la farce de warburg tantavul (french)
Warburg Tantavul se mourait. N’ayant plus guère que la peau et les os, il était accoté à ses oreillers dans son grand lit bateau et souriait comme s’il trouvait l’idée de sa disparition assez amusante. Même quand il jouissait d’une bonne santé relative, l’homme n’avait jamais eu un aspect bien engageant. À présent, miné par la maladie, il était tout simplement hideux. Les yeux que la nature lui avait donnés étaient petits, profondément enfoncés et impitoyables. La bouche, que ses propres pensées avaient façonnée au fil des ans, était longue et mince, presque incolore, et même au repos les lèvres restaient pincées sur ses petites dents bizarrement parfaites. Il sourit. Une petite lueur, aussi vive que le reflet d’une flamme invisible, brilla dans ses yeux jaunâtres, et une fine ligne de dents blanches apparut sur sa lèvre inférieure, comme s’il la mordait pour étouffer un éclat de rire.
Tu es toujours décidé à épouser Arabella ? demanda-t-il à son fils en tournant son sourire sardonique vers le jeune homme.
— Oui, père, mais…
— Pas de mais, mon garçon (et cette fois le rire explosa, tout bas mais cependant assez sec et dur). Pas de mais. Je t’ai dit que je m’y opposais, et que tu le regretteras jusqu’à ta mort, si jamais tu l’épouses… (Il s’interrompit et sa respiration siffla dans sa gorge décharnée). Mais va, épouse-la puisque le cœur t’en dit. Je t’ai averti… Hein, mon garçon ? Tu ne pourras jamais dire que ton pauvre vieux père ne t’aura pas averti !
Il se laissa retomber sur ses oreillers pendant quelques instants, respirant convulsivement comme pour retenir le souffle qui le quittait, puis il ordonna, brusquement :
— Va-t’en ! Va-t’en et ne reviens pas, pauvre imbécile. Mais souviens-toi de ce que je t’ai dit !
— Père, hasarda le jeune Tantavul en faisant un pas vers le lit, mais le regard soudain furieux du vieillard le pétrifia.
— Va-t’en, te dis-je, grinça son père. (Et tandis que la porte se refermait sans bruit sur son fils il appela son infirmière :) Donnez… donnez-moi… cette photo.
Il respirait difficilement à présent, par à-coups, mais ses doigts maigres firent un geste impérieux, désignant la photo d’une femme dans un cadre d’argent posé sur une petite table près de la fenêtre.
Il saisit le portrait comme si c’était une précieuse relique, et pendant une minute il le contempla avidement.
— Lucy, murmura-t-il d’une voix rauque, indistincte. Lucy, ils vont se marier, en dépit de tout ce que j’ai dit. Ils vont se marier, Lucy, tu entends ?
Aiguë comme celle d’un enfant sa voix s’éleva en frémissant tandis qu’il rapprochait le cadre d’argent de sa figure.
— Ils vont se marier, Lucy chérie, et ils auront…
Brutalement, comme la note d’un sifflet d’un sou est coupée lorsqu’on ne souffle plus, le cri du vieux Tantavul s’interrompit. La photo, toujours tenue entre ses mains, tomba sur la courtepointe, la mâchoire pointue du vieillard se détendit, et il retomba sur les oreillers avec une ombre de sourire moqueur dans ses yeux déjà vitreux.
L’étiquette exige que l’infirmière attende la confirmation du médecin dans ces cas-là ; aussi, docile aux règles de sa profession, Miss Williamson attendit-elle au chevet du lit pendant que je prenais le pouls du mort et hochais la tête ; alors seulement, avec l’adresse conférée par une longue habitude, elle fit ce qu’elle devait, entourant de pansements la mâchoire, les poignets et les chevilles afin que le corps fût prêt quand les représentants des pompes funèbres Martin viendraient le chercher.
Mon ami Jules de Grandin était irrité. Les poings sur les hanches, son kimono de soie noire drapé autour de lui comme un vêtement de deuil, il exprima ses plaintes en termes vifs. Dans un tout petit quart d’heure il devait partir pour le théâtre et ce fils et petit-fils d’abominable porc de fleuriste n’avait pas encore livré son gardénia. Il était impensable qu’il pût sortir en soirée sans gardénia à sa boutonnière ! Que faisait donc ce sale chameau ? Pourquoi, à 8 heures, n’était-il pas là avec cette indispensable fleur ? Il était Jules de Grandin, il n’entendait pas être victime des stupides lubies d’une espèce de bouc innommable qui se prenait pour un fleuriste. Non ! Jamais de la vie ! Il…
— ’Mande pardon, monsieur, interrompit Nora Mac Ginnis du seuil du bureau. Il y a là une Miss et un Mr Tantavul pour vous voir, monsieur.
— Dites-leur que je ne suis pas là. Dites-leur d’aller se faire… Grands dieux ! Les petits Poucets !
À vrai dire, le couple qui avait suivi Nora jusqu’à la porte de bureau avait vraiment l’air d’enfants perdus. Dennis Tantavul paraissait plus jeune, plus enfantin encore que je ne me le rappelais, et la jeune fille qui l’accompagnait semblait si timide que j’eus presque pitié d’elle. Ils avaient peur, visiblement, car ils se tenaient par la main comme des enfants craintifs longeant un cimetière dans le noir, et je vis dans leurs yeux une expression que je ne connaissais que trop, quand la radiographie et les analyses confirment le diagnostic d’une maladie mortelle.
— Monsieur. Mademoiselle.
Le petit Français se drapa à la fois dans son kimono et dans sa dignité et s’inclina courtoisement.
— Pardonnez-moi, reprit-il, de ces paroles un peu vives, mais si je n’avais pas été victime d’une effroyable calamité je n’aurais certes pas…
Le sourire de la jeune fille coupa court à ces excuses.
— Nous comprenons, murmura-t-elle. Nous avons eu aussi bien des ennuis, et nous sommes venus voir le Dr Trowbridge.
— Ah ! Alors vous me permettrez de me retirer.
IÎ s’inclina derechef et tourna les talons mais je le retins.
— Vous pourrez peut-être nous aider, lui dis-je, et je lui présentai les visiteurs.
— Tout l’honneur est pour moi, mademoiselle, assura-t-il. Vous et M. votre frère…
— Il n’est pas mon frère, rectifia-t-elle. Nous sommes cousins. C’est pour ça que nous venons consulter le Dr Trowbridge.
Grandin caressa les pointes acérées de sa moustache blonde.
— Je vous demande pardon, dit-il. Je ne vis que depuis peu de temps dans votre pays. Je ne comprends sans doute pas très bien votre langue. Est-ce parce que ce jeune homme et vous êtes cousins que vous avez besoin de consulter le médecin ? Je dois être parfaitement stupide car je ne comprends pas.
Ce fut Dennis Tantavul qui répondit :
— Ce n’est pas à cause de notre parenté, docteur, pas entièrement en tout cas, mais… (Il se tourna vers moi) Vous étiez au chevet de mon père quand il est mort. Vous vous souvenez de ce qu’il m’a dit, au sujet de mon mariage avec Arabella ?
— Certes.
— Il y avait quelque chose de… de menaçant dans son avertissement, docteur. Comme s’il se moquait de moi, comme s’il me mettait au défi de l’épouser et pourtant…
— Y a-t-il une clause, une stipulation à ce sujet dans son testament ? demandai-je.
— Oui, en effet. Tenez, le voici.
Le jeune homme tira d’une poche un document plié, l’ouvrit et m’indiqua un paragraphe.
« À mon fils Dennis Tantavul, je lègue tous mes biens personnels, tous ceux que je posséderai à l’heure de ma mort ou auxquels je puis prétendre, au cas où il épouserait Arabella Tantavul ; mais s’il n’épousait pas ladite Arabella Tantavul alors il ne recevra que la moitié de ma succession, l’autre moitié devenant la propriété pleine et entière de ladite Arabella Tantavul, qui a vécu dans mon foyer depuis son enfance et a été une fille pour moi. »
— Hum, fis-je en rendant le document. On dirait qu’il tenait réellement à ce que tu épouses ta cousine, quand bien même…
— Mais voyez, monsieur, interrompit Dennis. Il y avait aussi cette enveloppe dans les papiers de mon père.
C’était une grande enveloppe de vélin épais, scellée à la cire rouge, portant cette suscription :
« À mes enfants, Dennis et Arabella Tantavul, pour être ouverte seulement à la naissance de leur premier enfant. »
Les petits yeux de Grandin pétillaient, ce qui révélait son intérêt.
— Jeune homme, dit-il en prenant l’enveloppe des mains du visiteur, le Dr Trowbridge m’a un peu parlé de ce qui s’est passé au lit de mort de votre père. Il y a là un mystère. Je vous conseille de lire tout de suite ce message…
— Non, monsieur, je ne peux pas faire ça. Mon père ne m’aimait pas, parfois j’avais l’impression qu’il me détestait, mais jamais je ne lui ai désobéi et je ne me sens pas capable de le faire aujourd’hui. Ce sont ses dernières volontés… Mais l’avoué de mon père, M. Bainbridge, a dû s’absenter pour affaires et ce sera à lui d’enregistrer le testament. En attendant, je me sentirais plus tranquille si ce document et l’enveloppe étaient entre d’autres mains que les miennes. C’est pourquoi je suis venu demander au Dr Trowbridge de s’en charger jusqu’au retour de M. Bainbridge, et…
— Et ? Et quoi donc ? demanda Grandin quand le jeune homme s’interrompit.
Dennis se tourna de nouveau vers moi.
— Vous connaissez la nature humaine, docteur. Personne ne peut mieux connaître ses ressorts cachés que celui qui voit l’humanité sans masque, c’est-à-dire le médecin. Pensez-vous que mon père délirait quand il m’a averti de ne pas épouser Arabella, ou bien…
Il se tut encore une fois mais son regard troublé était suffisamment éloquent.
— Ma foi, dis-je assez mal à l’aise, je ne vois aucune raison d’hésiter, Dennis. Le testament de ton père, ce legs de tous ses biens dans le cas où tu épouserais Arabella, me semble indiquer ses véritables sentiments.
Je m’étais efforcé de parler avec assurance mais le souvenir des derniers mots de Tantavul me tourmentait. Il y avait eu dans sa voix une sombre satisfaction, quand il avait annoncé à la photographie que son fils et sa nièce allaient se marier.
Grandin saisit ma légère hésitation.
— Monsieur, demanda-t-il à Dennis, pourriez-vous nous parler de tout ce qui a précédé l’avertissement de votre père ? Le Dr Trowbridge est peut-être trop proche de vous tous pour avoir une vision objective des choses. Moi, je ne connais ni votre père ni votre famille. Cette jeune personne et vous vous ressemblez étrangement. Selon le testament, elle a vécu dans votre foyer depuis sa plus tendre enfance. Voulez-vous me dire comment cela s’est produit ?
Comme l’avait observé mon vieil ami, les Tantavul se ressemblaient au point qu’on aurait pu les prendre pour des jumeaux. Comme deux bustes de plâtre coulés dans le même moule, ils avaient un petit nez droit, une bouche sensible, et des cheveux blonds bouclés.
À présent, se tenant toujours par la main, ils étaient assis devant nous sur le canapé, et quand Dennis parla je vis une expression de crainte, d’inquiétude dans leurs yeux.
— Vous vous souvenez de nous quand nous étions petits, docteur ? me demanda Dennis.
— Certainement. Il doit bien y avoir vingt ans que l’on m’a appelé pour vous examiner tous les deux. Vous veniez de vous installer dans la vieille maison Stephens, et les commères parlaient beaucoup de ce curieux gentleman venu de l’Ouest avec ses deux petits enfants et un cuisinier chinois, qui accueillait toutes les amabilités de ses voisins par d’aigres rebuffades et ne parlait jamais à personne.
— Qu’avez-vous pensé de nous, monsieur ?
— Ma foi… Je vous ai pris pour le frère et la sœur, et j’ai constaté que vous aviez attrapé tous deux une belle rougeole.
— Quel âge avions-nous, vous vous le rappelez ?
— Tu devais avoir trois ans. Et Arabella un an et demi, je suppose.
— Et quand nous avez-vous revus ?
— Plus tard. Vous deviez avoir huit et dix ans, j’imagine. Cette fois, c’était les oreillons. Vous étiez de petits enfants assez bizarres, tranquilles. Je me souviens que je t’ai demandé en plaisantant si tu aimerais que je te donne un cornichon, et tu m’as répondu : « Non, merci, monsieur, ça fait mal. »
— C’était vrai. Tous les jours, mon père nous forçait à en manger un ; et il restait devant nous un fouet à la main jusqu’à ce que nous ayons tout avalé.
— Quoi ?
Les deux jeunes gens hochèrent gravement la tête et Dennis répondit :
— Oui, monsieur. Tous les jours. Il disait qu’il voulait savoir si nous faisions des progrès… Docteur Trowbridge, si quelqu’un vous avait traité avec la plus grande cruauté toute votre vie, si vous n’aviez pas le souvenir d’un mot ou d’un geste affectueux de cette personne, et puis que soudain cette même personne vous fasse un cadeau, vous permette de réaliser votre vœu le plus cher, et menace de vous pénaliser si vous ne le réalisez pas, est-ce que vous n’auriez pas des soupçons ? Est-ce que vous ne soupçonneriez pas une horrible plaisanterie ?
— Je ne comprends pas très bien.
— Alors, écoutez. Je ne me souviens pas d’avoir jamais, de toute ma vie, vu mon père sourire, je veux dire un vrai sourire amical, amusé ou affectueux. Par sa faute, la vie d’Arabella et la mienne n’ont été qu’une longue persécution. J’avais deux ans quand nous sommes arrivés à Harrisonville, je crois, mais je garde encore le souvenir confus de notre foyer de l’Ouest, une grande maison au sommet d’une colline dominant l’océan, d’un mur couvert de vigne vierge et de glycines, et d’une jolie dame qui me prenait dans ses bras et me câlinait et me faisait manger des crèmes glacées à la cuillère, parfois. Je me rappelle vaguement un bébé, une petite sœur, mais ces souvenirs sont si lointains que je les ai peut-être imaginés. Ma véritable mémoire, les choses que je me rappelle avec certitude, commence lors d’un voyage précipité dans un pays sec, étouffant, avec mon père et un domestique chinois silencieux, et une petite fille qu’on me disait être ma cousine Arabella.
« Père nous traitait tous les deux avec une dureté impartiale. Pour la faute la plus légère nous étions fouettés, et nos fautes étaient nombreuses ! Si nous nous taisions il nous accusait de bouder et nous demandait pourquoi nous n’allions pas jouer dehors. Si nous nous amusions dans le jardin en criant, nous étions fouettés parce que nous n’étions que de sales gosses bruyants.
« Comme nous n’avions pas le droit de fréquenter d’autres enfants, nous inventions des jeux. J’étais Tristan et Arabella Iseut la blonde, ou bien le roi Arthur et elle était la Dame du Lac qui lui rendait son épée. Et, sans jamais nous l’être confié, nous savions tous les deux que le chevalier félon, le géant ou le dragon que je devais affronter était en réalité mon père. Mais quand le véritable drame éclata je n’eus rien d’un héros.
« Je devais avoir douze ou treize ans quand je reçus le fouet pour la dernière fois. Un petit ruisseau coulait au fond du jardin, et les précédents propriétaires l’avaient élargi pour en faire un bassin à nénuphars. Les fleurs étaient mortes depuis des années, mais le bassin demeurait et c’était notre, terrain de jeu favori, l’été. Nous nous apprenions mutuellement à nager, pas trop bien, naturellement, mais cela nous suffisait, et comme nous n’avions pas de maillots de bain nous plongions en vêtements de dessous. Ensuite nous nous allongions au soleil pour nous sécher avant de nous rhabiller. Un après-midi, alors que nous pataugions, heureux comme des bébés phoques, plus heureux que nous ne l’avions jamais été, je crois bien, mon père surgit soudain sur la rive en criant d’une voix dure, plus méchante que jamais : « Sortez de là ! C’est donc ainsi que vous passez votre temps ? Après tout ce que j’ai fait pour vous éduquer, c’est ainsi que vous vous conduisez ! ». J’ai voulu protester, dire que nous ne faisions que nous baigner, mais il m’a frappé sur la bouche en rugissant : « Tais-toi, petit voyou ! Tu vas voir ! » Et puis il a coupé une branche d’osier et a coincé ma tête entre ses genoux ; et tandis qu’il me tenait comme dans un étau il m’a flagellé avec cette verge au point qu’à travers mes vêtements le sang a coulé. Après quoi, d’un coup de pied, il m’a renvoyé dans le bassin, comme un maître sans cœur punissant un chien battu.
« Comme je l’ai dit, je n’avais rien du héros. C’est Arabella qui est venue à mon secours. Elle m’a aidé à escalader la berge glissante et m’a pris dans ses bras en murmurant : « Mon pauvre Dennis, mon pauvre, pauvre Dennis. C’est ma faute, je n’aurais pas dû te laisser m’emmener dans l’eau ! » Et puis elle m’a embrassé… la première fois qu’on m’embrassait depuis la jolie dame de mes rêves. « Nous nous marierons le jour même où l’oncle Warburg mourra, me promit-elle. Et je serai si bonne et si gentille pour toi et tu m’aimeras si tendrement que nous oublierons tous les deux ces jours affreux. » Nous pensions que mon père était parti, mais il avait dû s’attarder pour voir ce que nous allions faire, car à peine Arabella s’était-elle tue qu’il se dressa derrière un massif de rhododendrons et pour la première fois de ma vie je l’entendis rire. Il nous cria : « Vous vous marierez, hein ? La belle farce ! La bonne plaisanterie ! Très bien, mariez-vous, vous verrez ce que ça vous apportera ! »
« C’est la dernière fois qu’il m’a battu, mais ensuite il s’est appliqué à inventer pour nous des tortures mentales. Nous n’avions pas le droit d’aller à l’école mais nous avions un précepteur, un petit bonhomme à face de rat appelé Ericson, et le soir mon père nous faisait réciter nos leçons. Si nous ne pouvions pas résoudre un problème d’arithmétique ou conjuguer un verbe latin, il nous écrasait de ses sarcasmes ; et à chaque fois, pour conclure sa diatribe, il se moquait de notre désir de nous marier, et nous menaçait de choses horribles si jamais nous en venions là.
« Alors, docteur Trowbridge, vous devez comprendre mes soupçons. J’ai l’impression que les clauses de son testament font partie d’une abominable farce que mon père a soigneusement préparée, comme s’il attendait de pouvoir se moquer de nous du fond de son tombeau.
— Je comprends ce que tu éprouves, mon garçon, répondis-je, mais…
— Il n’y a pas de mais ! glapit soudain Jules de Grandin. On enterre cet horrible mort demain à 14 heures, n’est-ce pas ? Bien ! Dès demain soir vous serez mariés ! Je serai très honoré si vous me permettez d’être votre témoin. Le Dr Trowbridge conduira la mariée à l’autel, et nous passerons un joyeux moment, bon Dieu ! Vous partirez pour un superbe voyage de noces et vous apprendrez la douceur de l’amour, plus doux encore d’avoir été si longtemps espéré. Et, pendant ce temps, nous garderons soigneusement ces papiers jusqu’au retour de votre homme de loi. Vous craignez une mauvaise farce ? Mais non, mes amis, rira bien qui rira le dernier !
Warburg Tantavul n’était ni bien connu ni très populaire mais la solitude dans laquelle il avait vécu l’enrobait de mystère ; à présent les barrières de réticence étaient tombées, le mur de la vie privée abattu, et plus d’une centaine de voisins, des femmes pour la plupart, s’assemblèrent dans la chapelle funéraire pour les obsèques. Le soleil de l’après-midi filtrait par les vitraux et faisait luire l’acajou verni du cercueil. Ici et là, des taches de couleur se posaient sur le chapeau d’une femme, la cravate d’un homme. On entendait des chuchotements dans le silence solennel : « De quoi est-il mort ? A-t-il laissé un bel héritage ? Est-ce que ces deux jeunes gens sont ses uniques héritiers ? »
Puis l’office commença : « Seigneur, Tu as été notre refuge de génération en génération… Nul ne connaît ni le jour ni l’heure…»
Après le dernier Amen, un des jeunes employés en jaquette de M. Martin s’avança devant le cercueil et murmura pieusement :
— Les personnes qui désirent faire leurs derniers adieux à M. Tantavul peuvent approcher…
Le rite lugubre se déroula lentement. J’aurais voulu partir, car je n’avais nulle envie de contempler la figure et les mains jointes du mort exposé dans sa bière ; mais Grandin me prit fermement par le bras, me maintint jusqu’à ce que la dernière curieuse eût défilé et puis il me poussa prestement vers le cercueil.
Il s’arrêta un instant devant le catafalque, et je crus discerner un soupçon d’ironie dans son sourire quand il se pencha.
— Eh bien, mon vieux ! Nous connaissons un secret, toi et moi, n’est-ce pas ? demanda-t-il au mort.
Je réprimai une exclamation d’horreur. Peut-être était-ce une illusion d’optique, peut-être une de ces choses inexplicables que tous les médecins et les embaumeurs ont pu constater au cours de leur carrière… un effet de la dessiccation, un déplacement des gaz corporels… Toujours est-il qu’à l’instant où Jules de Grandin s’adressa au cadavre les paupières se soulevèrent légèrement, révélant une mince ligne de cornée jaune et un éclat d’œil mauvais qui me parut nous contempler avec rage, avec haine.
— Grands dieux ! Allons-nous-en ! suppliai-je. J’ai l’impression qu’il nous a regardés !
— Et alors ? La belle affaire ! Je crois bien pouvoir le regarder en face, moi. C’est un malin, celui-là, je l’avoue. Mais ne vous y trompez pas, mon ami, Jules de Grandin a oublié d’être bête !
★
Le mariage eut lieu dans une chapelle de l’église Saint-Chrysostome. Le Rév. Bentley, revêtu de son surplis et de son étole, considéra avec bonté Dennis et Arabella, nous regarda, Grandin et moi, et prononça les premiers mots de la cérémonie :
— Nous sommes réunis aujourd’hui devant Dieu, pour unir par les liens sacrés du mariage cet homme et cette femme… Si quelqu’un parmi nous peut prouver avec justice qu’ils ne doivent pas être légalement unis, qu’il parle maintenant, ou se taise à jamais.
Il s’interrompit, selon la coutume, et il me parut surprendre sur la figure de Grandin une expression dure et sombre. Alors retentit dans le lointain, semblait-il, si ténu que nous pouvions à peine l’entendre mais devenant de plus en plus précis, une sorte de cri aigu. Assez curieusement, ce son me rappela le lointain sifflement d’un train dans la nuit, rompant le lourd silence de l’été, lugubre et frémissant.
Je vis de la terreur dans les yeux d’Arabella et la figure de Dennis devenir plus pâle tandis que le sifflement devenait plus strident et plus aigu encore ; puis, alors que je croyais ne pouvoir supporter ce son énervant une seconde de plus, il se tut brusquement, laissant la place à un silence réconfortant. Mais alors, dans ce silence, éclata un rire haletant, un rire fou, absolument démoniaque : Ha-Haaah-ah-aaaaah !, la dernière syllabe s’étirant à l’infini dans une espèce de gémissement.
— Le vent, mon révérend, ce n’est que le vent, dit sèchement Grandin au célébrant. Poursuivez la cérémonie de mariage, si vous le voulez bien.
— Le vent ? murmura le Rév. Bentley. J’aurais juré entendre un rire, mais…
— Rien que le vent, monsieur, insista le petit Français, ses petits yeux bleus durs comme du fer. Ça vous joue des tours. Continuez, je vous en prie. Il faut marier ces enfants.
— Puisque Dennis et Arabella consentent à s’unir par les liens sacrés du mariage… Je les déclare mari et femme, conclut le Rév. Bentley, sur quoi Grandin, toujours galant homme, baisa la main de la jeune mariée et, avant que l’on pût le retenir, planta deux gros baisers sur les joues de Dennis.
Quand nous sortîmes de l’église, il me souffla à l’oreille :
— Corbleu, j’ai bien cru que nous allions avoir des ennuis.
— Quel était donc cet horrible hurlement que nous avons entendu ? lui demandai-je.
— Le vent, mon bon ami. Le foutu vent !
★
— Allons, petit pécheur, pleure et crie sous le poids de la mortalité que tu as assumé. Pleure, hurle et respire, petit bonhomme ! Tu ne veux pas ? On va bien voir !
Gentiment mais sans trop de douceur il claqua les fesses roses du nouveau-né avec le bout d’une serviette chaude et aussitôt la minuscule bouche édentée s’ouvrit pour lancer un aigre cri de protestation.
— Ah, voilà qui va mieux, mon petit ami ! s’écria Grandin en riant. Il n’est jamais trop tôt pour apprendre à obéir, dans ce monde où tu viens de naître. Regardez-le donc, mademoiselle !
Il tendit ce petit morceau d’humanité gigotante et hurlante à l’infirmière et se tourna vers moi, tandis que je me penchais sur Arabella.
— Et comment va la petite maman, mon cher Trowbridge ?
— Ma foi… Le périnée est un peu déchiré… il va falloir recoudre ça…
— Mais demain matin elle aura tout oublié, assura Grandin tandis qu’Arabella, emmitouflée dans des couvertures, était installée sur un chariot. Elle contemplera l’horrible petit singe que je viens de forcer à crier et jurera que c’est la plus belle des créatures du bon Dieu. Elle le serrera sur son sein et lui sourira, elle… Sacré nom d’un rat vert ! Qu’est-ce que c’est que ça ?
De la salle voisine où une vingtaine de nouveau-nés braillaient ou dormaient, nous parvenait un hurlement abominable, le cri de terreur d’une femme.
Nous nous élançâmes dans le couloir, arrivâmes à la salle vitrée et j’ouvris la porte ou plutôt l’entrouvris afin qu’aucun courant d’air ne risque de troubler l’air soigneusement conditionné.
Adossée au mur du fond, la figure blême de terreur, l’infirmière de salle levait vers la verrière des yeux immenses et affolés, et comme nous entrions elle ouvrit la bouche pour pousser un nouveau cri.
— Doucement, du calme, vous allez déranger ces petits bébés ! dit Grandin en la prenant par les épaules pour la secouer. Que se passe-t-il ? N’ayez pas peur de tout nous dire. Nous garderons le secret. Mais parlez tout bas.
— C’est… C’était là-haut, gémit-elle en levant un index tremblant vers la verrière noire. On venait de m’apporter le petit Tantavul et je l’avais couché dans son berceau quand j’ai cru entendre un rire. Non… C’était horrible ! Pas vraiment un rire, quelque chose comme un long gémissement hystérique. Vous n’avez jamais entendu crier un enfant que l’on chatouille jusqu’à l’épuisement ? Vous savez comment il gémit et perd son souffle et rit en même temps ? Je crois que les démons de l’enfer doivent rire comme ça !
— Oui, oui, nous comprenons, murmura Grandin. Mais dites-nous ce qui s’est passé ensuite.
— Je me suis retournée, j’ai regardé autour de moi, mais j’étais seule dans la salle avec les bébés. Et puis ce bruit a repris, plus fort cette fois, et j’ai eu l’impression qu’il résonnait juste au-dessus de ma tête. J’ai levé les yeux vers la verrière et… et je l’ai vue ! Une tête, monsieur, rien qu’une figure sans corps, qui avait l’air de flotter au-dessus de la vitre, et qui oscillait comme un ballon d’enfant poussé par le vent. Elle m’a regardée, et puis elle a regardé le bébé Tantavul et s’est mise à rire encore une fois.
— Une figure, dites-vous ?
— Oui, oh oui ! La figure la plus horrible que j’aie jamais vue. Maigre, ridée, toute ratatinée comme une tête de singe, et elle regardait le bébé Tantavul et ses yeux se sont ouverts tout grands, au point que le blanc entourait tout l’iris et puis la bouche s’est ouverte aussi, d’un air gourmand si vous voyez ce que je veux dire, et j’ai entendu encore une fois ce rire abominable, jubilant. C’est ça ! Voilà ! Je ne voyais pas ce que c’était mais maintenant je comprends que cette horrible tête sans corps riait avec une espèce de joie mauvaise et triomphante !
— Hum, fit Grandin en tiraillant sa petite moustache cirée. Je comprends votre émoi, mademoiselle.
Puis il se tourna vers moi et chuchota :
— Restez avec elle, mon bon ami. Je vais aller voir la direction pour demander qu’on envoie une autre infirmière pour lui tenir compagnie. Et je demanderai que l’on surveille particulièrement le petit Tantavul. Je ne crois pas qu’il soit en grand danger pour le moment, mais… les souris ne dansent pas quand les chats les guettent.
Arabella leva des yeux extasiés de la petite tête nichée contre son sein.
— N’est-ce pas qu’il est beau ? Je crois que je n’ai jamais vu d’aussi beau bébé !
— En tout cas, chère petite madame, il a une belle voix, répondit Grandin en souriant, et il me semble que son appétit est tout aussi excellent.
Arabella sourit en caressant le dos de la minuscule créature.
— Vous savez, nous confia-t-elle, je n’ai jamais eu de poupée. Et maintenant j’ai cet adorable petit bébé et il va me rendre si heureuse ! Ah, comme je voudrais que l’oncle Warburg soit encore en vie ! Je suis sûre que cet adorable mignon adoucirait un cœur aussi dur que le sien ! Mais je ne dois pas parler de lui ainsi, n’est-ce pas ? Il voulait vraiment que j’épouse Dennis, non ? Son testament l’a prouvé. Vous croyez qu’il voulait nous voir mariés, docteur ?
— J’en suis persuadé, madame. Votre mariage était son plus cher désir, assura gravement le Français.
— C’est ce que j’ai pensé. Il était dur et cruel avec nous quand nous étions enfants, et il a conservé jusqu’au bout cette attitude, mais sous son cœur de pierre il devait y avoir des trésors de gentillesse, une profonde affection pour Dennis et moi, sinon il n’aurait jamais inclus cette clause dans son testament.
— Pas plus qu’il ne nous aurait laissé ce petit souvenir, interrompit Grandin en tirant d’une de ses poches la lourde enveloppe de vélin que Dennis lui avait confiée la veille des obsèques de son père.
Elle eut un mouvement de recul comme s’il la menaçait d’un scorpion vivant, et ses bras se refermèrent instinctivement sur le bébé comme pour le protéger.
— La… cette lettre ? bafouilla-t-elle, le souffle court. Je l’avais oubliée. Je vous en prie, monsieur Grandin, brûlez-la ! Ne nous dites pas ce qu’elle contient. J’ai peur !
C’était une belle matinée de mai avec juste assez de brise légère pour agiter les feuilles des érables du jardin, mais au moment où Grandin tendit la lettre je crus entendre une brusque rafale de vent au coin de la clinique, pas bruyante mais aigre et sifflante, comme le vent d’automne secouant les cyprès d’un cimetière et, curieusement, je crus percevoir aussi un rire malicieux.
Le petit Français l’entendit aussi car il se tourna vers la fenêtre et je crus voir frémir sous sa moustache un sourire mauvais et dur.
— Ouvrez-la, madame, dit-il enfin. Elle est pour vous et pour Dennis, et aussi pour monsieur bébé.
— Je… je n’ose…
— Dans ce cas, c’est moi qui l’ouvrirai !
Avec la pointe de son canif, Grandin ouvrit la lourde enveloppe, la retourna brusquement en pressant sur les côtés, et vida son contenu sur la couverture. Dix billets de cinquante dollars s’éparpillèrent sur le lit. Et rien d’autre.
— Cinq cents dollars ! s’exclama Arabella d’une voix sourde. Mais…
— Un cadeau pour ce joli petit bébé, je suppose, déclara Grandin avec un rire joyeux. On dirait que ce vieux monsieur ne manquait pas d’un certain sens de l’humour, sous ses dehors bougons. Il vous a gardés dans l’inquiétude de ce que pouvait contenir cette enveloppe, alors que c’était simplement un cadeau de félicitations.
— Mais un tel cadeau, de la part de l’oncle Warburg… Je ne comprends pas !
— Cela vaut mieux, peut-être. Ne vous posez pas trop de questions, réjouissez-vous du présent et considérez qu’une fois dans sa vie votre vieil oncle a accompli un geste d’affection. Au revoir, petite madame.
— Je n’y comprends rien, avouai-je en sortant de la clinique. Si ce vieux brigand avait laissé un message les vouant au diable pour avoir osé procréer, ou si l’enveloppe avait contenu un nouveau testament qui les déshéritait, je n’aurais pas été surpris, mais un tel présent… Ma foi, je suis étonné.
A. ces mots Grandin s’arrêta net et fut pris d’un fou-rire tel qu’il en pleura.
— Vous êtes étonné, mon bon ! répondit-il quand il eut repris haleine. Mais je pourrais bien jurer que vous n’êtes pas à moitié aussi surpris que ce M. Warburg Tantavul !
★
Dennis Tantavul me regardait d’un air profondément désolé.
— Je ne comprends pas, gémit-il. C’est si brusque, ¡si…
— Pardonnez-moi, interrompit Grandin, du seuil du cabinet de consultation. Je n’ai pu m’empêcher de reconnaître votre voix, et si je ne suis pas de trop…
— Pas du tout, monsieur, assura le jeune homme. Au contraire, j’aimerais profiter de vos conseils. C’est au sujet d’Arabella, je suis terriblement inquiet, je me demande si…
— Ne vous demandez rien, mon jeune ami ! Donnez-nous les symptômes, laissez-nous faire le diagnostic. Celui qui veut être son propre médecin a un imbécile pour patient, vous le savez bien.
— Eh bien, alors, voilà les faits. Ce matin, Arabella m’a réveillé en pleurant comme si son cœur se brisait. Je lui ai demandé ce qu’elle avait et elle m’a regardé d’un air… Comme si j’étais un inconnu. Non, comme si j’étais quelque chose d’effroyable qu’elle découvrait soudain à côté d’elle. Ses yeux étaient littéralement agrandis d’horreur, et quand j’ai voulu la prendre dans mes bras pour la calmer, elle m’a repoussé comme si j’avais la peste. « Non, non », criait-elle avec terreur. Et puis elle a sauté du lit et elle s’est enveloppée dans son kimono comme si elle avait honte que je la voie en pyjama, et elle est sortie de la chambre en courant.
« Ensuite, je l’ai entendue qui pleurait dans la nursery et je l’ai suivie… Elle… Elle se penchait sur le berceau de notre petit Dennis et elle avait à la main un long coupe-papier d’acier. Elle murmurait : « Pauvre petit, pauvre petite fleur de péché impardonnable. Nous devons partir, mon bébé chéri. Toi dans les limbes et moi en enfer. Dieu ne pourra pas être assez cruel pour te condamner pour notre péché ! Mais tous les trois nous souffrirons les tourments des damnés, parce que nous ne savions pas ! » Elle a levé la dague pour la plonger dans le cœur du bébé, et il a agité ses petites mains en riant et en roucoulant parce que le soleil scintillait sur la lame. En un éclair, je me suis précipité et je lui ai arraché le coupe-papier des mains, en l’enlaçant pour la réconforter mais elle s’est débattue en criant : « Non, Dennis, ne me touche pas, ne me touche pas ! Je sais que c’est un péché mortel mais je t’aime tant, mon chéri, que je ne pourrais pas te résister si tu me prenais dans tes bras. » J’ai voulu l’embrasser, mais elle a enfoui sa tête au creux de mon épaule en gémissant de douleur quand elle a senti mes lèvres sur son cou.
« Puis elle s’est évanouie et je l’ai portée, inerte et gémissante, dans le salon où je l’ai allongée sur le canapé. J’ai laissé Sarah, notre bonne, auprès d’elle en lui ordonnant de ne pas la laisser quitter la pièce. Pourriez-vous venir tout de suite ?
La cigarette de Grandin s’était consumée et menaçait de brûler sa moustache. Il y avait dans ses petits yeux bleus une lueur de rage assassine.
— Sombre brute, marmonna-t-il furieusement. Bête puante ! C’est indiscutablement une de tes manœuvres, démon ! Venez, mes amis, hâtons-nous ! Il faut que je parle à Mme Arabella !
— Elle est partie, nous annonça la bonne de couleur quand nous demandâmes à voir Arabella. Le bébé s’est mis à pleurer affreusement, après que Monsieur Dennis nous a laissées, et je savais que c’était l’heure de son biberon, et Madame se reposait bien tranquille sur le canapé alors je lui ai dit comme ça : « Madame, vous allez rester là à vous reposer pendant que je m’occupe du bébé », et puis je suis allée à la nursery, j’ai fait manger le mignon et je l’ai changé et je l’ai rapporté au salon où était madame, seulement elle n’était plus là. Elle avait disparu, monsieur.
— Je vous avais dit…
Grandin retint Dennis par le bras et coupa court à sa fureur.
— Ne la grondez pas, mon jeune ami, elle a agi sagement, sans le savoir ; elle n’a pas quitté le petit, donc il ne lui est pas arrivé malheur. N’était-ce pas mieux ainsi, après l’incident de la matinée ?
— Oui… Sans doute, marmonna Dennis. Mais Arabella…
— Nous allons la retrouver, assura le Français. Voyons, cherchez bien, manque-t-il certains de ses vêtements ?
Dennis nous, précéda dans la chambre tendue de cretonne glacée et regarda autour de lui.
— Oui… Sa robe était sur cette chaise longue, ses chaussures et ses bas par terre. Tout a disparu.
— Ainsi, fit Grandin en hochant la tête. En dépit de son état d’égarement, il est peu probable qu’elle se serait habillée si elle n’avait pas projeté de sortir. Trowbridge, mon ami, voulez-vous avoir l’amabilité de téléphoner à la police pour lui signaler cette affaire ? Demandez que l’on surveille toutes les sorties de la ville.
Tandis que je décrochais le téléphone, Dennis et lui partirent pour une inspection, pièce par pièce, de la maison.
— Vous avez trouvé quelque chose ? demandai-je en raccrochant, après avoir averti le bureau des personnes disparues.
— Je pense bien ! s’exclama Grandin en m’entraînant dans le petit salon. Regardez, je vous prie.
La pièce était intime. Des lampes aux abat-jour peints étaient placées près de profonds fauteuils capitonnés de cuir, de petites bibliothèques marquetées d’ivoire tapissaient les murs et sur l’étagère supérieure étaient disposés de petits objets d’art. Entre les livres, de vieilles porcelaines, bleues, rouges et violettes, scintillaient doucement à la lumière, leurs couleurs assorties à celle du beau tapis d’orient. Un grand châle de cachemire était négligemment jeté sur un piano quart-queue.
Juste en face de la porte il y avait un crucifix, posé sur une des bibliothèques, d’une exquise facture italienne, avec son christ d’ivoire sur une croix d’ébène, si parfaitement ciselé que malgré la taille réduite, guère plus de douze centimètres, on distinguait chaque muscle tendu, la gorge gonflée de cris d’agonie, les gouttes de sueur sur le front. Sur la tête couronnée d’épines, formant comme une auréole iridescente, il y avait un anneau de platine incrusté de diamants ; une alliance de femme.
— Hélas, c’est la crucifixion de l’amour, murmura Jules de Grandin.
Trois mois passèrent. Les recherches se poursuivaient mais on ne trouvait pas la moindre trace d’Arabella. Dennis Tantavul avait engagé une nurse diplômée, chaudement recommandée, pour veiller sur son fils, et passait son temps à courir de commissariats en salles de rédaction de journaux. Il avait vieilli de dix ans en quelques mois, depuis la disparition d’Arabella. Ses épaules se voûtaient, son pas se traînait, et ses yeux ternes reflétaient son désarroi. C’était un homme brisé.
— C’est tout de même extraordinaire, dis-je à Grandin un jour que nous longions la 42e Rue Ouest vers West Shore Ferry.
Nous étions allés à New York pour acheter des instruments de chirurgie. Je ne prends jamais ma voiture pour me rendre dans la métropole ; les chauffeurs de camions sont bien trop négligents et les notes de carrossiers beaucoup trop élevées.
— Je ne comprendrai jamais, ajoutai-je, comment une femme peut s’évaporer ainsi. Il se peut, naturellement, qu’elle se soit suicidée, quelle se soit jetée du pont du ferry-boat…
Il m’interrompit brusquement.
— Chut. Cette femme, là-bas… Observez-la, mon ami.
Il me désignait discrètement une silhouette féminine marchant devant nous à quelques mètres. Je la regardai, et me demandai la raison de cet intérêt soudain pour une fille de trottoir. Elle était vêtue d’oripeaux minables. La jupe de satin voyante était trop étroite et trop courte, la petite jaquette de fourrure trop râpée, et les hauts talons de ses sandales de satin effroyablement éculés. Sa figure était couverte d’un épais maquillage, les lèvres trop rouges, les yeux charbonneux. Des cheveux noirs très courts se hérissaient en désordre sous le rebord d’un petit chapeau informe. Elle exerçait, c’était visible, le plus vieux et le moins honorable métier du monde.
— Eh bien ? grognai-je avec irritation. Que pouvez-vous bien trouver…
— Ne marchez pas si vite, chuchota-t-il en crispant ses doigts sur mon bras, et ne parlez pas si fort. Nous allons la suivre, sans nous montrer.
Le quartier était des plus louches, et je me sentais fort mal à l’aise quand nous quittâmes la 42e Rue pour nous engager dans la 11e Avenue sur les pas de la jeune prostituée, suivant ses hanches provocantes le long de deux pâtés de maisons nauséabondes pour nous arrêter net quand elle se glissa furtivement par la porte d’une « maison meublée » sordide.
Nous entrâmes à notre tour et la suivîmes dans un vestibule obscur et un escalier sombre, jusqu’au troisième et dernier étage. Le palier était très long, fermé à une extrémité par une fenêtre couverte de poussière et garnie de barreaux, et de chaque côté de cette espèce de couloir il y avait des portes à la peinture écaillée. Sur chacune d’elles une carte avait été fixée par une punaise, écrite à la main et ornée de fioritures chères aux calligraphes qui exercent encore le métier d’écrivain public dans les quartiers pauvres de nos grandes cités. L’air était lourd des vapeurs de whisky et d’une odeur rance de lard et d’oignons frits.
Nous longeâmes rapidement le couloir en examinant les cartes. Sur la porte du fond, nous pûmes lire le nom de Miss Sieglinde.
— Mon Dieu ! s’exclama Grandin. C’est le mot propre !
— Pardon ?
— Sieglinde ! Ça ne vous dit rien ?
— Ma foi non. La seule Sieglinde que je connaisse est cette héroïne des Walkyries de Wagner, qui était devenue sans le savoir la maîtresse de son frère et lui avait donné un fils…
— Précisément. Entrons, voulez-vous ?
Sans prendre la peine de frapper, il abaissa le bec de cane et entra dans la chambre sordide.
La fille était assise sur le lit défait, son chapeau rejeté en arrière. Elle tenait d’une main une tasse de thé ébréchée et de l’autre une bouteille de whisky. Elle avait ôté ses chaussures éculées et nous pûmes voir qu’elle ne portait pas de bas ; ses pieds nus étaient noirs de crasse et ses ongles aussi sales que ceux d’un charbonnier.
— Foutez le camp, nous dit-elle d’une voix pâteuse. Foutez-moi la paix, je reçois pas…
Un sanglot la secoua et elle détourna vivement la tête puis elle cria :
— Foutez le camp, bande de salauds ! Vous vous prenez pour qui, en entrant comme ça dans la chambre d’une dame ? De l’air, sinon…
— Madame Arabella, dit doucement Grandin, nous sommes venus pour vous ramener chez vous.
— Vous êtes fou ! m’exclamai-je. Arabella ? Mais…
— Précisément, mon vieux. Cette fille est Arabella. Arabella Tantavul que nous cherchons en vain depuis des mois.
Traversant la pièce en deux enjambées, il saisit la fille terrifiée par les épaules et tourna de force sa figure vers la lumière. Je la contemplai et fus pris d’une vague nausée.
Il avait raison. Émaciée, son visage déjà marqué par l’alcool et la vie dissolue, la femme assise sur le lit était bien Arabella Tantavul ; l’altération effroyable de ses traits et la teinture noire de ses cheveux l’avaient si bien transformée que jamais je ne l’aurais reconnue.
— Nous sommes venus pour vous ramener à la maison, ma pauvre petite, répéta Grandin. Votre mari…
— Mon mari ! s’écria-t-elle avec un rire amer. Doux Jésus, comme si j’avais un mari !
— … et le bébé ont besoin de vous, poursuivit-il. Vous ne pouvez pas les abandonner, madame.
— Je ne peux pas ? Vous vous trompez, docteur ! Jamais je ne pourrai revoir mon bébé ni dans ce monde ni dans l’autre. Je vous en prie, allez-vous-en, oubliez que vous m’avez vue, sinon il me faudra me noyer… J’ai déjà essayé deux fois, mais la première fois on m’a sauvée et la deuxième fois mon courage m’a abandonnée. Mais si vous essayez de me ramener, ou si vous dites à Dennis que vous m’avez vue…
— Dites-moi, madame, interrompit-il, est-ce que votre fuite n’a pas été causée par la visite d’un mort ?
Ses yeux bruns ternes – des yeux magnifiques qui avaient si bien contrasté avec sa blondeur – s’arrondirent.
— Comment le savez-vous ? souffla-t-elle.
— Ma foi, on ne manque pas d’instinct. Vous ne voulez pas me raconter ce qui s’est passé ? Je crois pouvoir trouver une issue pour vous.
— Non, non, il n’y en a aucune ! Ce n’est pas possible ! Il a trop bien préparé sa vengeance. Tout ce qu’il me reste, c’est la mort, suivie de la damnation éternelle.
— Mais s’il y avait une issue, et que je vous la montre ?
— Pouvez-vous révoquer les lois de Dieu ?
— Je suis un homme très habile, madame. Si je ne les révoque pas, peut-être puis-je les tourner. Maintenant, dites-nous quand et comment monsieur votre oncle fort peu pleuré est venu vous voir.
— La nuit avant… avant mon départ. Je me suis réveillée vers minuit, croyant entendre pleurer Dennis. Quand je suis entrée dans la nursery où il dormait paisiblement, j’ai vu la figure de mon oncle qui me regardait méchamment, par la fenêtre. Elle semblait illuminée par une sorte de diabolique lumière intérieure, car elle ressortait sur le fond noir de la nuit comme une lanterne japonaise horrible, et elle me souriait à me faire frémir. Et j’ai entendu sa voix : « Arabella, je suis venu t’annoncer que ton mariage est une farce et un mensonge. L’homme que tu as épousé est ton frère, et l’enfant que tu as porté doublement illégitime. Tu ne peux pas rester avec eux, Arabella. Ce serait un péché plus grand encore. Tu dois les quitter tout de suite, sinon…» Et j’ai vu ses lèvres se retrousser sur des dents hideuses… « Sinon je reviendrai te visiter chaque nuit, et quand l’enfant sera assez grand pour comprendre, je lui révélerai qui sont ses parents. Choisis, ma fille. Quitte-le et laisse-moi retourner dans ma tombe, ou reste et reçois-moi chaque nuit en sachant que dès qu’il sera plus grand je dirai tout à ton fils. Et alors il te haïra et te méprisera ; il maudira le jour de sa naissance. » Je lui ai alors demandé s’il me promettait de ne jamais approcher de Dennis ni du bébé, si je partais. Il m’a donné sa parole et j’ai regagné en chancelant mon lit où je me suis évanouie.
« Le lendemain matin en m’éveillant j’étais sûre d’avoir eu un cauchemar. Mais quand j’ai regardé Dennis et que j’ai vu mon propre reflet dans la glace j’ai compris que ce n’était pas un rêve mais une effroyable visite d’un mort. Alors, je suis devenue folle. J’ai voulu tuer mon bébé et quand Dennis m’en a empêchée, j’ai guetté l’occasion de m’enfuir, je suis venue ici à New York et j’ai pris ce… cette chambre… Je savais que jamais on ne rechercherait Arabella Tantavul parmi les putains de la ville. J’étais mieux cachée ici qu’en Europe ou en Chine.
— Mais, madame, s’exclama Grandin d’une voix jubilante et grondeuse à la fois, ce que vous avez vu n’était qu’un rêve. Regardez-moi dans les yeux, je vous prie.
Elle releva la tête et le regarda. Je vis les pupilles de mon ami se dilater comme celles d’un chat dans la nuit, ne laissant plus qu’une mince ligne blanche de cornée autour de l’iris, et sous ce regard perçant les grands yeux bruns d’Arabella restèrent fixes avant de se voiler légèrement.
— Écoutez-moi bien, Arabella, murmura-t-il sur un ton bas mais autoritaire. Vous êtes fatiguée… Dieu, que vous êtes fatiguée ! Vous avez beaucoup souffert et maintenant il faut vous reposer. Votre souvenir de cette nuit s’est effacé ; ainsi que celui de tout ce qui s’est passé depuis. Vous marcherez, vous vous lèverez et dormirez et mangerez comme on vous le dira, mais vous ne garderez pas le moindre souvenir de ce qui se passe autour de vous tant que je ne vous aurai pas réveillée. Vous m’entendez, Arabella ?
— J’entends, répondit-elle d’une petite voix docile et lasse.
— Très bien. Allongez-vous, pauvre enfant. Allongez-vous et reposez-vous et rêvez d’amour. Dormez ; reposez-vous, rêvez et oubliez.
Puis Grandin se tourna vers moi :
— Voulez-vous avoir la bonté d’aller téléphoner au Dr Wyckoff ? Nous allons la transporter dans sa clinique, décaper cette sacrée teinture de ses cheveux et lui rendre la santé ; et puis quand tout sera prêt nous la ramènerons chez elle. Elle reprendra sa vie et son amour où elle les a laissés. Personne ne saura rien. Ce chapitre de sa vie est clos pour toujours. J’irai la voir tous les jours pour renouveler le traitement hypnotique afin qu’elle puisse continuer de simuler à son insu la petite maladie nerveuse sans gravité dont elle souffre, pour le bon Dr Wyckoff. Lorsque je la délivrerai finalement de l’hypnose son esprit sera complètement lavé de ce mauvais rêve qui a failli briser son bonheur.
Arabella Tantavul était allongée sur le canapé de son charmant boudoir, une liseuse de mousseline mauve sur ses frêles épaules, une couverture légère sur ses jambes. Elle portait de nouveau son alliance. D’une pâleur que les fards les plus subtils ne pouvaient déguiser, ses yeux d’ambre sombre cernés de violet, elle s’abandonnait avec lassitude à la chaleur du feu de bois pétillant dans la cheminée. Deux mois de repos dans la clinique du Dr Wyckoff avaient chassé de son visage toute trace de sa vie dissolue, et les soins d’esthéticiennes et de coiffeurs avaient rendu à ses cheveux leur éclat d’or pâle, mais la lassitude qui avait suivi son épreuve pesait encore sur elle comme la faiblesse provoquée par une fièvre.
— Je ne me rappelle rien de ma maladie, docteur Trowbridge, me dit-elle avec un petit sourire pâle. Mais je fais vaguement un rapprochement avec un cauchemar horrible que j’ai eu. Et je crois… (L’effort qu’elle fit pour se souvenir plissa son front.) Et je crois que j’ai fait un rêve assez affreux la nuit dernière.
— Ah ! ah ! fit Grandin en se penchant brusquement vers elle. Qu’avez-vous donc rêvé, petite madame ?
— Je… Je ne sais plus… C’est curieux, que l’on puisse se souvenir qu’un rêve était affreux, sans se rappeler ce que c’était, n’est-ce pas ? Il me semble… J’ai l’impression qu’il avait un rapport avec l’oncle Warburg, mais…
— Vraiment ! Vous m’en direz tant ! Serait-il revenu ? Mais c’est qu’il m’énerve, ce vieux-là !
L’horloge de l’entrée venait de sonner lentement 10 heures quand Grandin me déclara :
— Il est temps de partir, mon ami. Nous avons d’importantes choses à faire.
— Comment ! protestai-je. Aune heure pareille ?
— Précisément. J’attends la venue d’un visiteur chez notre ami Tantavul, cette nuit, et nous devons nous préparer à le recevoir.
Dès que Dennis ouvrit à notre coup de sonnette, Grandin lui demanda vivement :
— Mme Arabella dort-elle ?
— Comme un bébé, répondit le jeune mari. J’ai passé la soirée à son chevet et elle n’a pas bougé.
— Et vous avez bien fermé les fenêtres, comme je vous l’avais demandé ?
— Oui, monsieur, elles sont solidement fermées.
— Bien. Attendez-nous là, mon bon. Nous vous rejoindrons incessamment.
Il monta le premier à la chambre d’Arabella où il déballa un paquet volumineux qu’il avait apporté et me montra l’objet ainsi révélé avec une fierté singulière.
— N’est-ce pas superbe ?
— Quoi ? Mais enfin ! Ce n’est qu’un grillage à moustiques tout à fait banal.
— Un grillage à moustiques, je vous l’accorde, mon bon ami. Mais pas du tout banal. Vous ne voyez pas qu’il est en cuivre ?
— Ma foi…
— Tiens donc ! Vous allez voir comment ça marche, exulta-t-il.
D’une espèce de fourre-tout il tira un rouleau de fil électrique, un transformateur et divers outils. Rapidement, il colla du chatterton tout autour du cadre de l’écran treillissé, enfonça la prise de courant d’un des fils dans une prise murale, le relia au transformateur, et brancha sur celui-ci un autre fil qu’il fixa solidement au grillage de cuivre ; le troisième fil fut relié à la grille métallique d’une bouche de chaleur. Finalement, il emplit d’eau une petite poire de caoutchouc et aspergea l’écran à plusieurs reprises, jusqu’à ce que le grillage brille comme une toile d’araignée lourde de rosée au soleil matinal.
— Et maintenant, monsieur le revenant, s’exclama-t-il lorsqu’il eut fini, tout est prêt pour vous offrir une chaude réception !
Nous attendîmes pendant près d’une heure, puis il alla à pas de loup vers le lit pour se pencher sur Arabella.
— Madame !
Elle s’agita faiblement, en marmonnant tout bas.
— Dans une demi-heure vous vous lèverez, ordonna-t-il. Vous mettrez votre robe de chambre et vous irez vous poster près de la fenêtre. Mais en aucun cas vous ne devrez vous en approcher ni la toucher. Si quelqu’un, à l’extérieur, s’adresse à vous, vous lui répondrez, mais vous ne vous souviendrez ni de ce que vous aurez dit ni de ce qu’on vous aura dit.
Il me fit signe de le suivre et nous quittâmes la pièce pour aller nous poster dans le couloir derrière la porte.
Je ne saurais dire combien de temps nous attendîmes. Une heure peut-être, ou moins. Quoi qu’il en soit, cette vigie silencieuse me semblait inutile et je levais la main à ma bouche pour étouffer un bâillement quand j’entendis soudain la voix douce d’Arabella, dans la chambre :
— Oui, oncle Warburg, je vous entends.
Sur la pointe des pieds, nous nous rapprochâmes de la porte ; Arabella était debout près de la fenêtre, et dehors brillait la figure hideuse de Warburg Tantavul.
C’était une tête morte, cela ne faisait aucun doute. Les joues creuses, le nez pincé, le gris jaunâtre de la peau, tout révélait la mort et la putréfaction, mais toute morte qu’elle fût cette figure était aussi animée d’une espèce de vie épouvantable. Les yeux luisaient horriblement, les lèvres étaient rouges comme si elles avaient été barbouillées de sang frais.
— Tu m’entends, n’est-ce pas ? gronda la chose.
Alors écoute-moi bien, ma fille. Tu n’as pas respecté nos conventions, alors je reviens pour exécuter ma menace : chaque fois que tu embrasseras ton mari (Un hurlement de rire strident interrompit la phrase et les yeux luisants se fermèrent à demi.)… ou l’enfant que tu aimes tant, mon ombre sera sur toi. Tu as réussi à me repousser jusqu’à présent, mais une nuit j’entrerai et…
Les lèvres s’ouvrirent, la mâchoire tomba et puis la bouche se referma brusquement, et l’expression de ce visage de mort se transforma. Sur ces traits se peignirent la surprise, la joie, la gourmandise. Et un rire retentit qui me glaça le sang.
— Mais… Mais ta fenêtre est ouverte ! Tu as changé l’écran et je peux entrer !
Lentement, comme un ballon d’enfant poussé par un vent léger, l’horrible chose se rapprocha de la fenêtre. Elle glissait vers l’écran, et Arabella recula, portant les mains à ses yeux pour ne pas voir ce diabolique sourire de triomphe.
— Sapristi, grogna Grandin. Allons, viens, sacré diable, approche-toi un peu plus…
La chose morte parut glisser plus près de la fenêtre. À présent sa bouche ricanante et son nez pointu étaient presque pressés contre la fine grille de cuivre ; puis ils s’enfoncèrent dans les mailles de l’écran comme un lambeau de brume…
Un éblouissant éclair de flamme blanc-bleu jaillit, on entendit un grésillement de métal en fusion et puis un hurlement aigu, sauvage, désespéré qui se brisa dans un râle horrible et l’on sentit une odeur âcre de chair brûlée !
— Arabella… Ma chérie ! Que lui est-il arrivé ? cria Dennis Tantavul en montant quatre à quatre. J’ai entendu crier…
— C’est certain, mon ami, lui répondit Grandin. Mais je ne pense pas que vous l’entendrez à nouveau à moins d’avoir le malheur d’aller en enfer à votre mort.
— Qu’est-ce que c’était ?
— Eh bien, quelqu’un qui se croyait malin a poussé sa plaisanterie un peu trop loin. En attendant, regardez votre jeune femme. Voyez comme elle dort paisiblement sur son lit. N’oubliez pas. Une femme aime avoir un amant, même si celui-là est son mari.
Il se pencha pour baiser le front de la dormeuse.
— Au revoir, ma jolie, murmura-t-il. (Puis il se redressa et se tourna vers moi :) Venez, mon cher Trowbridge. Notre travail ici est terminé. Laissons-les à leur bonheur.
Une heure plus tard nous étions installés dans mon bureau devant un bon feu.
— Peut-être daignerez-vous me dire à présent ce que tout cela signifiait ? demandai-je avec ironie.
— Peut-être, répondit-il en souriant. Vous vous souvenez sans doute que cet exaspérant monsieur qui était mort et ne l’était pas s’est montré plusieurs fois à la fenêtre, en ricanant horriblement ? Et toujours à l’extérieur, ne l’oubliez pas. À la clinique, quand il a failli faire piquer une crise à l’infirmière, il a ri et grimacé derrière la verrière. Quand il est apparu pour la première fois et a menacé Arabella, il lui a parlé à travers la vitre…
— Mais sa fenêtre était ouverte !
— Oui, mais il y avait un écran à moustiques. En fer, notez-le bien.
— Je ne vois pas le rapport. Ce soir, nous l’avons vu enfoncer son nez dans…
— Un écran de cuivre. Ce soir, l’écran était en cuivre. J’y avais veillé.
Voyant ma perplexité, il voulut bien s’expliquer :
— Le fer est le plus terrestre de tous les métaux. Le fer et son dérivé, l’acier, sont tellement imprégnés de l’essence de la terre que les créatures de l’esprit ne peuvent supporter de les toucher. La légende nous dit que lorsqu’on a construit le temple de Salomon on n’a employé aucun outil de fer, parce que les djinns propices dont il avait réclamé l’aide ne pouvaient accomplir leur tâche à proximité du fer. La sorcière peut être démasquée en la piquant avec une épingle de fer, jamais de cuivre.
« Bien. Aussi, quand j’ai commencé à réfléchir aux apparitions de ce méchant mort, j’ai remarqué qu’à chaque fois il restait devant la fenêtre. Il ne pouvait apparemment pas traverser le verre, puisque le verre contient des particules de fer. Un fin grillage de fil de fer l’arrêtait. Je me suis dit alors qu’il n’était pas un véritable fantôme. Ceux-là sont des créatures de l’esprit, des pensées qui se manifestent. Tandis que cet être était une chose de haine, et aussi une émanation physique, composée en partie des émanations du corps qui pourrit dans sa tombe. Donc, si la chose avait des propriétés physiques, elle pouvait être détruite par des moyens physiques.
« J’ai donc tendu mon piège. Je me suis procuré un écran de cuivre par lequel cet être pourrait passer, mais je l’ai chargé d’électricité. J’ai augmenté la puissance du courant électrique au moyen d’un transformateur pour plus de sûreté, et puis je l’ai attendu, comme l’araignée guette la mouche. J’ai attendu qu’il passe par cet écran électrisé et s’électrocute lui-même.
— Mais est-il réellement détruit ? demandai-je, sceptique.
— Comme la flamme d’une chandelle que l’on a soufflée. Il a été, réellement, court-circuité. Nul malfaiteur n’est mort plus totalement sur la chaise électrique que celui-là, je puis vous l’assurer.
— Je trouve tout de même étrange qu’il ait surgi du tombeau pour hanter ces pauvres enfants et briser leur mariage alors qu’il l’avait souhaité, murmurai-je.
— Souhaité ? Oui, comme le braconnier souhaite que le gibier tombe dans ses collets !
— Mais ce beau cadeau qu’il a fait au petit Dennis à sa naissance…
— Allons, allons, mon cher ami, ne soyez pas aussi naïf ! L’argent que j’ai donné à Arabella était sorti de ma poche. C’est moi qui l’ai mis dans cette enveloppe.
— Quel était donc le vrai message ?
— Une chose horrible, mon cher. Un épouvantable maléfice. Le soir où votre jeune ami Dennis est venu nous confier ces papiers, j’ai tout de suite compris que le vieux monsieur cherchait à lui faire du mal, alors j’ai ouvert l’enveloppe à la vapeur et j’ai lu la lettre qu’elle contenait. Elle expliquait avec précision ces choses que Dennis croyait se rappeler.
« Il y a très très longtemps, M. Tantavul habitait San Francisco. Sa femme avait vingt ans de moins que lui, et c’était une ravissante et joyeuse créature. Elle lui donna deux beaux enfants, un garçon et une fille, et elle reporta sur eux tout l’amour que son mari ne savait apprécier. Son sale caractère, sa mauvaise humeur constante, sa dureté finirent par la rendre à moitié folle et elle demanda le divorce. Mais il la devança. Il enleva les enfants, les mit en lieu sûr, et puis il expliqua à sa femme quelle serait sa vengeance. Il allait les emmener dans une région lointaine où il les élèverait en leur faisant croire qu’ils étaient cousins. Et puis quand ils auraient grandi il les pousserait à se marier, et garderait le secret de leur véritable parenté jusqu’à ce qu’ils aient un enfant. À ce moment, il leur révélerait l’effroyable vérité. Désormais ils pourraient vivre, liés par leur crainte de la réprobation, ou peut-être même de poursuites criminelles, mais leur conscience ne cesserait de les tourmenter, et l’amour sincère qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre serait comme des fers, forgés d’acier brûlant, qui les lieraient inexorablement l’un à l’autre. La vue de leurs enfants serait un reproche constant, le souvenir de leur tendresse leur ferait horreur. Quand il révéla ce projet à sa femme, la malheureuse perdit tout à fait la raison. Il la fit enfermer dans un asile et l’y laissa mourir, tandis qu’il venait s’installer dans le New Jersey avec les deux petits, qu’il éleva ensemble. Par ruse, il favorisa leur amour, sachant que lorsqu’ils seraient enfin mariés il pourrait savourer son affreuse vengeance.
Je sursautai et m’exclamai, consterné :
— Mais enfin, tout de même ! Ils sont frère et sœur !
— Certainement, me répondit-il froidement. Ils sont aussi homme et femme, épouse et mari, père et mère.
— Mais… Mais… bafouillai-je en cherchant mes mots.
— Il n’y a pas de mais, mon bon. Je sais ce que vous allez me dire. Leur enfant ? Et alors ? Est-ce que les pharaons n’épousaient pas leurs sœurs, et leurs rejetons n’étaient-ils pas sains de corps et d’esprit ? Mais si, bien sûr ! Est-ce que Darwin et Wallace ont pu apporter des preuves à la théorie selon laquelle la consanguinité entre personnes saines produisait des enfants difformes ou idiots ? Jamais ! Pensez un peu au petit Dennis ! Si vous n’étiez pas aveuglé par vos idées préconçues et par vos traditions stupides, si vous ne saviez pas que ses parents sont frère et sœur, vous n’hésiteriez pas à affirmer que c’est un bébé sain, remarquablement beau et solide.
« De plus, ajouta-t-il très sincèrement, ils s’aiment, non pas en frère et sœur, mais comme un homme et une femme. Pour lui, elle est tout son bonheur, comme il l’est pour elle. Et le petit Dennis est aussi leur bonheur à tous les deux. Pourquoi détruire cette félicité – Dieu sait s’ils l’ont méritée après leur enfance malheureuse – alors que nous pouvons la leur préserver en gardant tout simplement le silence ? »