Stories 93 / Random

Stories by robert ervin howard

la citadelle écarlate (french)

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Le grondement de la bataille s’était apaisé ; les cris de victoire se mêlaient à ceux des agonisants. Comme des feuilles sèches après un grand vent d’automne, les morts jonchaient la plaine ; le soleil couchant dardait ses rayons sur les heaumes brunis, sur les cottes de mailles, les cuirasses, les épées brisées, les plis lourds des étendards trempant dans des flaques de sang. Les chevaux caparaçonnés gisaient auprès de leurs cavaliers vêtus de fer, leurs crinières et leurs plumets teintés de rouge. Parmi eux l’on pouvait voir les corps piétinés et meurtris, casqués et cuirassés, des archers et des lanciers.
Dans la plaine résonnait la triomphale fanfare des oliphants ; et les sabots des vainqueurs écrasaient les vaincus tandis que les troupes scintillantes convergeaient comme les rayons d’une roue vers l’endroit où le dernier survivant continuait de livrer son combat inégal.
Ce jour-là Conan, roi d’Aquilonie, avait vu la fleur de sa chevalerie taillée en pièces, écrasée et martelée. Avec cinq mille chevaliers, il avait franchi la frontière sud-est d’Aquilonie pour envahir les plaines verdoyantes de l’Ophir, allant à la rencontre de son ancien allié, le roi Amalrus d’Ophir qui, dans un renversement d’alliance, avait massé ses forces avec les armées de Strabonus, roi de Koth. Trop tard, Conan avait décelé le piège. Tout ce qu’un guerrier pouvait faire il l’avait fait, en compagnie de ses cinq mille cavaliers affrontant les trente mille chevaliers archers et lanciers de la horde des conspirateurs.
Sans archers ni infanterie, il avait lancé ses cavaliers en armure contre l’ennemi, il avait vu ceux d’en face tomber dans leurs cottes de mailles étincelantes sous les coups de ses propres lanciers, il avait enfoncé le centre en repoussant devant lui une armée en déroute, mais alors les deux flancs s’étaient refermés sur lui comme un étau. Les archers shemites de Strabonus avaient semé la mort chez ses chevaliers, leurs flèches trouvant les défauts des cuirasses et abattant les chevaux, tandis que les piquiers kothiens se ruaient à l’attaque pour transpercer les cavaliers au sol. Cependant, les lanciers du centre enfoncé s’étaient reformés, renforcés par les cavaliers des ailes, et avaient chargé à plusieurs reprises, dégageant le terrain sous le poids de leur nombre.
Les Aquiloniens n’avaient pas fui ; ils étaient morts sur place, et pas un des cinq mille chevaliers qui avaient suivi Conan vers le sud ne quitta vivant la plaine de Shanu. À présent, le roi lui-même restait seul en face de l’ennemi, parmi les cadavres de ses fidèles, adossé à un amoncellement de chevaux et de soldats morts. Des chevaliers ophiriens en armures dorées sautèrent avec leurs chevaux par-dessus les morts pour attaquer l’homme seul, soutenus par les Shemites trapus à la barbe noire et les chevaliers kothiens basanés, à pied. Le cliquetis des épées devenait assourdissant. La sombre silhouette du roi d’Occident, en armure noire, se dressait au milieu de la horde ennemie, frappant d’estoc et de taille en tous sens comme un boucher armé d’un tranchoir. Des chevaux sans cavaliers galopaient ici et là ; autour de ses solerets, des cadavres s’amoncelaient. Sa défense sauvage, désespérée, fit reculer enfin les assaillants.
Alors, dans les rangs hurlants et furieux des soldats, foncèrent les seigneurs de l’armée conquérante : Strabonus, à la figure sombre et au regard rusé, Amalrus, mince, élégant, traître, aussi redoutable qu’un cobra, et le svelte vautour Tsotha-Lanti, toujours vêtu de soie, ses yeux noirs luisant dans un visage semblable à la tête d’un oiseau de proie. Bien des histoires se murmuraient, sur ce sorcier kothien ; dans les villages du nord et de l’est des femmes aux cheveux de lin effrayaient les enfants au seul bruit de son nom et des esclaves rebelles se soumettaient plus vite que sous le fouet si on les menaçait de les vendre à cet homme. On disait qu’il avait toute une bibliothèque d’ouvrages démoniaques reliés en peau humaine, et que dans d’immondes fosses au fond de son palais il trafiquait avec les puissances des ténèbres, échangeant de jeunes esclaves terrifiées contre des secrets sataniques. C’était lui, le véritable maître de Koth.
Il éclata d’un rire mauvais tandis que les chevaliers tiraient sur les rênes et reculaient à distance respectueuse de cette sombre silhouette de fer dressée parmi les morts. Sous le regard glacé des yeux bleus redoutables, brillant sous le heaume sombre, les plus hardis battaient en retraite. La figure balafrée de Conan était cramoisie de rage, son armure noire déchiquetée et souillée de sang, sa longue épée rougie jusqu’à la garde. Tout vernis de civilisation s’était effacé et il n’y avait plus qu’un barbare tenant tête à ses conquérants. Conan était un Cimmérien, par sa naissance, un de ces féroces montagnards qui hantaient les sombres terres brumeuses du nord. Son histoire, qui l’avait mené au trône d’Aquilonie, avait inspiré d’innombrables légendes.
À présent, les rois gardaient leurs distances, et Strabonus ordonna à ses archers shemites de décocher de loin leurs flèches sur son ennemi ; ses capitaines étaient tombés comme des épis de blé mûr sous les coups d’épée du Cimmérien, et Strabonus, aussi avare de ses chevaliers que de son or, écumait de rage. Mais Tsotha secoua la tête.
— Nous devons le prendre vivant !
— Facile à dire ! gronda Strabonus, craignant que le géant à l’armure noire puisse se frayer un chemin jusqu’à lui malgré les lances. Qui peut s’emparer vivant d’un tigre mangeur d’hommes ? Par Ishtar ! Il a abattu mes meilleurs soldats ! Il m’a fallu sept ans et des monceaux d’or pour les entraîner, et les voilà morts, bons pour les charognards ! Des flèches, dis-je !
— Encore une fois, non ! rétorqua Tsotha avec un rire dur, en sautant à terre. Ne sais-tu donc pas encore que mon cerveau est plus puissant qu’une épée ?
Il traversa les lignes des piquiers, et les géants en cottes de mailles reculèrent craintivement, de peur de toucher le bord de sa longue robe. Les chevaliers empanachés s’écartèrent aussi précipitamment. Il enjamba les cadavres et se trouva bientôt face à face avec le roi sombre. Les soldats observaient en retenant leur souffle. La silhouette en armure noire se dressa, terriblement menaçante, au-dessus de l’homme frêle en tunique de soie, brandissant au-dessus de sa tête l’épée ruisselante de sang.
— Je t’offre la vie, Conan, dit Tsotha avec une espèce de joie cruelle.
— Je te propose la mort, sorcier ! grinça le roi.
Et la longue épée, brandie par des muscles d’acier et mue par une haine féroce, s’abattit brutalement pour fendre le torse maigre de Tsotha. Mais alors même qu’un cri d’effroi montait de l’armée, le sorcier fit un geste, si rapide que l’œil ne put le suivre, et posa simplement sa main sur le bras gauche de Conan, là où une déchirure du gantelet exposait les muscles crispés. La lame sifflante dévia ; le géant en armure s’écroula lourdement sur le sol et ne bougea plus. Tsotha se mit à rire sans bruit.
— Relevez-le et ne craignez rien. Le lion a perdu ses dents.
Les rois poussèrent leurs chevaux et vinrent contempler avec respect le fauve abattu. Conan gisait, inerte, mais ses yeux grands ouverts les contemplaient avec une expression de rage impuissante.
— Que lui as-tu fait ? murmura Amalrus d’une voix craintive.
Tsotha montra alors une bague au chaton bizarre, à son doigt. Il ferma la main brusquement et une pointe d’acier jaillit de l’anneau comme la langue d’un serpent.
— Elle a été plongée dans le jus du lotus pourpre, qui croît dans les marais hantés de fantômes de la Stygie du sud, expliqua le magicien. Elle peut ainsi provoquer une paralysie temporaire. Enchaînez-le et placez-le sur un chariot. Le soleil se couche, il est temps que nous reprenions la route de Khorsemish.
Strabonus se tourna vers son chef d’état-major, le général Arbanus.
— Nous repartons pour Khorsemish avec les blessés. Un seul peloton de la cavalerie royale nous accompagnera. Quant à toi, tu partiras à l’aube avec tes hommes vers la frontière d’Aquilonie pour investir la ville de Shamar. Les Ophiriens fourniront le ravitaillement nécessaire à ta troupe, pendant la marche. Nous te rejoindrons dès que possible, avec des renforts.
L’armée, avec ses chevaliers bardés de fer, ses piquiers, ses archers et son intendance, alla camper dans les prairies entourant le champ de bataille. Et pendant cette nuit étoilée les deux rois et le sorcier qui était plus puissant qu’eux chevauchèrent vers la capitale de Strabonus, entourés de la somptueuse garde royale, suivis par un cortège de chariots transportant les blessées. Sur l’un d’eux il y avait Conan, roi d’Aquilonie, chargé de lourdes chaînes, l’amertume de la défaite au cœur, l’âme brûlante de la rage d’un tigre pris au piège.
Le poison qui avait anéanti la force de ses membres n’avait pas paralysé son esprit. Tandis que le chariot sur lequel il gisait s’enfonçait dans les plaines herbeuses, son esprit ruminait rageusement sa défaite. Amalrus lui avait envoyé un émissaire, implorant son aide contre Strabonus qui, prétendait-il, ravageait ses marches de l’ouest, enfoncées comme un coin entre une des frontières d’Aquilonie et le vaste royaume méridional de Koth. Il ne réclamait qu’un millier de cavaliers et la présence de Conan, afin de remonter le moral de ses sujets inquiets. À présent, Conan blasphémait à mi-voix. Généreusement, il était venu avec cinq fois plus de soldats que n’en réclamait le traître monarque. De bonne foi, il avait pénétré en Ophir, et s’était heurté aux prétendus rivaux, alliés contre lui. On ne pouvait qu’admirer sa vaillance, puisqu’il avait fallu toute une armée pour l’abattre, lui et ses cinq mille hommes.
Une brume rouge brouillait sa vision ; ses veines se gonflaient de fureur et ses tempes battaient. Jamais de sa vie il n’avait été saisi d’une telle colère impuissante. Dans son esprit repassaient rapidement les événements de son existence, un panorama où erraient des ombres fugaces qui étaient lui-même, sous bien des aspects divers : un barbare vêtu de peaux de bêtes, un soldat mercenaire en casque cornu et cotte de mailles, un corsaire à bord d’une galère à proue de dragon laissant un sillage de sang et de déprédations le long des côtes méridionales, un capitaine en armure montant un étalon noir, un roi assis sur un trône doré surmonté de l’étendard à l’effigie du lion avec à ses pieds une foule de courtisans et de gentes dames vêtus de couleurs vives. Mais à chaque instant les cahots du chariot le ramenaient à la réalité, à la traîtrise d’Amalrus et à la sorcellerie de Tsotha. Et malgré sa rage les gémissements et les cris des blessés dans les autres chariots l’emplissaient d’une féroce satisfaction.
Avant minuit, ils franchirent la frontière de l’Ophir et au petit jour les hauts minarets de Khorsemish apparurent à l’horizon du sud-est teinté de rose, les sveltes tours scintillantes dominées par la sombre citadelle écarlate qui, vue de loin, évoquait une grande tache de sang frais dans le ciel. C’était le château de Tsotha. Seule une voie étroite, pavée de marbre et protégée par de lourdes grilles de fer, conduisait au sommet d’où la forteresse dominait la ville. Les flancs de la montagne étaient trop abrupts pour être escaladés autrement que par ce chemin. Du haut des murs de la citadelle, on pouvait voir les larges rues blanches de la ville, les mosquées et leurs minarets, les boutiques, les temples, les demeures et les marchés. La vue plongeait aussi sur les palais royaux sertis comme des joyaux au milieu de magnifiques jardins entourés de hauts murs, pleins d’arbres fruitiers et de fleurs éclatantes, où murmuraient éternellement des ruisseaux artificiels et des fontaines cristallines. Et, sur tout le panorama, la citadelle semblait planer sombrement comme un condor guettant sa proie et plongé dans d’obscures méditations.
Les puissantes grilles entre les énormes tours de guet s’ouvrirent, et le roi entra dans sa capitale entre deux haies scintillantes de lanciers, tandis que cinquante trompettes claironnaient un salut. Mais aucune foule ne se précipita dans les rues pavées de blanc pour jeter des roses sous les sabots des chevaux des conquérants. Strabonus avait galopé en tête pour apporter la nouvelle de la bataille et la population, à peine détournée de ses occupations, contemplait bouche bée son roi, revenant avec une maigre suite, sans savoir si cela annonçait une victoire ou une défaite.
Conan, quelque peu ranimé, tendit le cou et se haussa sur le plancher du chariot pour contempler les merveilles de cette ville que certains appelaient la Reine du Sud. Il avait naguère songé à chevaucher vers ces grilles dorées, à la tête de ses escadrons bardés de fer, la bannière à l’effigie du lion claquant au-dessus de sa tête casquée. Mais à présent il y arrivait enchaîné, dépouillé de son armure, jeté comme un esclave captif sur le plancher d’un chariot de son vainqueur. Une hilarité fantasque le prit, dominant sa rage, mais les soldats nerveux qui conduisaient son chariot eurent l’impression que ce rire était le marmonnement d’un lion qui s’éveille.
★
Faux-semblant scintillant, fable de droit divin,
Ton trône est hérité. Par le sang et le fer
Moi, j’ai conquis le mien et nul trésor d’or fin
Ne me le fera vendre, ni menaces d’Enfer.
La route des Rois
Au fond de la citadelle, dans une salle aux hautes voûtes de jais sculpté, où les portes incrustées de sombres joyaux étincelaient, un étrange conclave était réuni. Conan d’Aquilonie, couvert du sang de ses blessures, affrontait ceux qui l’avaient capturé. De chaque côté de lui se dressaient une douzaine de géants noirs, la main crispée sur le manche de leurs haches. Devant lui, Tsotha était debout, entre Strabonus et Amalrus vêtus de soie et d’or et vautrés sur des divans, couverts de bijoux, tandis que de jeunes garçons nus, des esclaves, leur versaient du vin dans des coupes taillées dans un seul saphir. Conan contrastait avec ce luxe, sombre, ensanglanté, simplement vêtu d’un pagne, avec des chaînes à ses membres, ses yeux bleus scintillant sous la masse de cheveux noirs tombant sur son large front bas. Il dominait la scène, par la simple vitalité de sa personnalité il transformait en clinquant la pompe des conquérants, et les rois, dans toute leur splendeur et leur fierté, en avaient conscience et se sentaient mal à l’aise. Seul Tsotha ne semblait pas troublé.
— Nos désirs seront rapidement exprimés, roi d’Aquilonie ! déclara-t-il. Notre souhait est d’agrandir notre empire.
— Et les porcs que vous êtes convoitent mon royaume ! gronda Conan.
— Qu’es-tu, sinon un aventurier, qui s’est emparé d’une couronne à laquelle tu n’avais pas plus de droit que n’importe quel autre barbare errant ? lança Amalrus. Nous sommes tout prêts à t’offrir une compensation.
— Une compensation !
Un rire sonore monta du torse puissant de Conan, et il reprit :
— Le prix de l’infamie et de la trahison ! Je ne suis qu’un barbare, alors je vendrais mon royaume et mon peuple en échange de ma vie et de votre or maudit ? Hah ! Où as-tu ramassé ta couronne, toi, et ce porc à face noire qui est à côté de toi ? Vos pères ont lutté, vos pères ont souffert, et ils vous ont transmis leurs royaumes sur un plateau d’or ! Ce que vous avez hérité sans lever le petit doigt – sauf pour empoisonner quelques frères – moi je l’ai conquis de haute lutte. Vous vous vautrez dans la soie et vous enivrez du vin que votre peuple fait à la sueur de son front, et vous parlez de droit divin ! Moi, je suis monté du néant de la barbarie jusqu’au trône, et au cours de cette ascension j’ai versé mon sang aussi généreusement que j’ai fait couler celui des autres. Si l’un de nous a le droit de gouverner les hommes, par Crom, c’est bien moi ! Quand, comment as-tu prouvé que tu m’étais supérieur ?
« J’ai trouvé l’Aquilonie entre les griffes d’un monstre comme toi, dont la généalogie remontait à mille ans. Le pays était déchiré par les guerres des barons, et le peuple gémissait sous l’oppression et les impôts. Aujourd’hui, aucun aristocrate d’Aquilonie n’ose maltraiter le plus humble de mes sujets, et les impôts du peuple sont les plus légers du monde entier. Qu’as-tu à répondre à cela ? Ton frère Amalrus règne sur la moitié orientale de ton royaume et te défie. Et toi, Strabonus, en ce moment même, tes soldats assiègent les châteaux d’une douzaine de tes barons les plus rebelles. Le peuple de vos deux royaumes est écrasé par les taxes et les impôts ! Et tu voudrais piller le mien ? Hah ! Détache un peu mes mains, et je me servirai de ta cervelle pour cirer ce dallage ! »
Tsotha sourit froidement, en constatant la fureur de ses royaux compagnons.
— Tout cela, vrai ou non, nous écarte du sujet. Nos projets ne te concernent pas. Ta responsabilité prendra fin quand tu auras signé ce parchemin, qui est ton abdication en faveur du prince Arpello de Pellia. Nous te rendrons tes armes et ton cheval et te donnerons cinq mille lunas d’or, après quoi nous t’escorterons à la frontière orientale.
Le rire de Conan retentit comme l’aboiement sec d’un chien sauvage ou d’un loup des bois.
— Vous me renvoyez où j’étais quand je suis arrivé en Aquilonie pour m’engager dans son armée, en ajoutant à mon fardeau la marque d’un traître ? Arpello, hein ? J’ai toujours eu des soupçons, sur ce boucher de Pellia. Vous ne pouvez même pas piller et voler franchement, il vous faut encore avoir un prétexte, si mince soit-il ! Arpello prétend avoir du sang royal ; alors vous vous servez de lui pour excuser votre vol, vous voulez faire régner un satrape ! Je vous verrai plutôt en enfer !
— Imbécile ! glapit Amalrus. Tu es entre nos mains et nous pouvons te priver quand bon nous semblera de ta couronne et de ta vie.
La riposte de Conan ne fut ni royale ni bien digne, mais caractéristique de l’instinct de cet homme dont la nature barbare n’avait jamais été étouffée par la civilisation qu’il avait adoptée. Il cracha droit dans l’œil d’Amalrus. Le roi d’Ophir bondit en poussant un hurlement de rage, la main à la garde de son épée. Il dégaina la fine lame et voulut se ruer sur le Cimmérien, mais Tsotha intervint.
— Un instant, Votre Majesté. Cet homme est mon prisonnier.
— Écarte-toi, sorcier ! rugit Amalrus, furieux de la lueur moqueuse qui brillait dans les yeux bleus du Cimmérien.
— Arrière, dis-je ! gronda Tsotha d’une voix tonnante.
Sa main squelettique jaillit de sa manche et jeta une poignée de poudre sur la figure grimaçante de l’Ophirien. Amalrus poussa un cri et recula en chancelant, lâchant son épée pour porter ses mains à ses yeux. Il se laissa tomber sur le divan, sous l’œil amorphe des gardes kothiens, tandis que le roi Strabonus avalait précipitamment un gobelet de vin qu’il tenait entre ses mains tremblantes. Amalrus se secoua violemment, ses mains retombèrent et la lucidité revint dans ses yeux gris.
— J’étais aveugle, grogna-t-il. Que m’as-tu donc fait, sorcier ?
— Un simple geste pour que tu comprennes qui est le maître, rétorqua sèchement Tsotha, abandonnant son masque de servilité pour révéler sa véritable nature démoniaque. Strabonus a compris sa leçon, maintenant c’est ton tour. Ce n’est qu’un peu de poussière trouvée dans une tombe stygienne que je t’ai jetée aux yeux, et si je t’enlève la vue encore une fois tu passeras le reste de tes jours à errer dans l’obscurité.
Amalrus haussa légèrement les épaules, sourit, et prit un gobelet en refoulant sa crainte et sa colère. Diplomate avisé, il sut recouvrer rapidement son assurance. Tsotha se tourna vers Conan, qui avait assisté, impassible, à ce bref épisode. Sur un signe du magicien, les Noirs s’emparèrent du prisonnier et le poussèrent, derrière Tsotha, dans un long couloir tortueux dallé de mosaïques multicolores dont les murs étaient tapissés de tissus d’or et d’argent ; du plafond voûté pendaient des encensoirs d’or qui emplissaient les galeries d’un nuage parfumé. Ils bifurquèrent dans un étroit corridor de jade et de jais, sombre et terrifiant, qui aboutissait à une porte de bronze au sommet de laquelle ricanait horriblement une tête de mort. Devant cette porte se tenait une créature adipeuse, repoussante, un trousseau de clefs à la main ; c’était Shukeli, le premier eunuque de Tsotha, sur lequel couraient de sombres rumeurs, un homme chez qui un goût bestial de la torture remplaçait toutes les passions humaines normales.
La porte de bronze ouvrait sur un étroit escalier qui semblait s’enfoncer jusqu’au fond des entrailles de la montagne au sommet de laquelle se dressait la citadelle. Le petit cortège descendit ces marches et s’arrêta devant une porte de fer dont la solidité paraissait inutile. Manifestement, elle n’ouvrait pas sur l’extérieur et l’air libre, mais elle semblait faite pour résister à de monstrueux coups de bélier. Shukeli l’ouvrit et quand il poussa le battant monumental, Conan remarqua le malaise évident des géants noirs qui l’escortaient. Shukeli lui-même n’avait pas l’air tout à fait à son aise lorsqu’il cligna des yeux dans l’obscurité. Au delà de la lourde porte il y avait une seconde barrière formée de grands barreaux d’acier. Cette grille était fermée par un verrou ingénieux qui n’avait ni serrure ni loquet et qui ne pouvait être manœuvré que de l’extérieur ; ce verrou glissa et la grille disparut dans le mur. Ils passèrent tous le seuil, pénétrant dans un large corridor dont les murs, le sol et le plafond semblaient avoir été taillés à même le roc. Conan comprit qu’il se trouvait dans un profond souterrain, au cœur de la montagne. Les ténèbres couchaient les torches des gardes comme une chose vivante, animée.
On enchaîna le roi à un anneau rivé dans la paroi de pierre. Au-dessus de sa tête, dans une niche, les gardes placèrent une torche, si bien qu’il se trouvait dans un demi-cercle de lumière diffuse. Les Noirs avaient hâte de s’en aller ils marmonnaient entre eux en jetant des regards furtifs et terrifiés dans l’obscurité. Tsotha leur fit signe de partir et ils se bousculèrent dans le passage comme s’ils craignaient que l’obscurité prît une forme tangible pour les attaquer. Tsotha considéra Conan ; non sans inquiétude, le roi remarqua que les yeux du magicien luisaient dans la pénombre, et que ses dents ressemblaient aux crocs d’un loup, brillant dans l’ombre.
— Adieu, barbare, dit le sorcier d’une voix ironique. Je dois partir pour Shamer, et prendre part au siège. Dans dix jours, je serai dans ton palais de Tarante avec mes guerriers. Que veux-tu que je dise de ta part à tes femmes, avant de les écorcher afin de me servir de leur jolie peau pour y écrire la chronique des triomphes de Tsatho-Lanti ?
Conan répliqua par un épouvantable juron cimmérien qui aurait percé les tympans de tout être normal, mais Tsotha ne fit qu’en rire et se retira. Conan aperçut sa silhouette de vautour entre les barreaux épais, tandis qu’il refermait la grille ; et puis la lourde porte de fer claqua et le silence retomba dans les ténèbres totales.
★
Le lion furieux prisonnier des ténèbres
Voyait autour de lui de grands spectres funèbres
Et des ombres mouvantes aux formes inconnues,
Des monstres effrayants et des bêtes cornues.
Dans la nuit résonnaient d’obscurs gémissements.
Le Lion, de l’enfer, connaissait les tourments.
Ancienne ballade
Le roi Conan examina l’anneau dans le mur, et tira sur les chaînes qui le retenaient. Ses membres étaient libres, mais il savait que sa force prodigieuse ne pourrait rompre un seul maillon. Ils étaient gros comme son pouce, et le bout de la chaîne relié à un cercle de fer lui entourant la taille constituait une large bande épaisse d’un pouce et large comme la main. Le poids seul de ses fers aurait fait mourir d’épuisement un homme moins solide. Les serrures et les cadenas étaient si massifs qu’un marteau d’enclume ne les eût pas entamés. Quant à l’anneau, il traversait la muraille et il était verrouillé de l’autre côté.
Conan jura et la panique l’envahit tandis qu’il contemplait les ténèbres qui se pressaient autour du cercle de lumière. Toutes les terreurs superstitieuses du barbare dormaient dans son âme, imperméable à la logique civilisée. Son imagination primitive peuplait l’obscurité souterraine de formes redoutables. De plus, sa raison lui disait qu’il n’avait pas été enfermé là comme un simple prisonnier. Ses ravisseurs n’avaient aucun désir de l’épargner. Il avait été jeté dans ces oubliettes pour y mourir. Il se maudit d’avoir refusé leur proposition, alors même que sa virilité obstinée se rebellait à cette idée, sachant que si l’on venait le chercher pour lui accorder une seconde chance, sa réponse serait la même. Jamais il ne vendrait ses sujets au boucher. Pourtant, c’était sans autre pensée que son profit personnel qu’il s’était emparé à l’origine du royaume. Ainsi, subtilement, l’instinct de la responsabilité souveraine pénètre parfois un véritable pillard.
Conan songea à la dernière abominable menace de Tsotha, et il gémit de fureur, sachant que ce n’était pas une simple fanfaronnade. Les hommes et les femmes n’avaient pas plus de prix pour le magicien que les insectes pour le savant. Des mains douces qui l’avaient caressé, des lèvres rouges qui s’étaient pressées sur les siennes, d’adorables seins blancs qui avaient frémi sous ses baisers passionnés… toutes ces filles allaient être dépouillées de leur peau délicate, blanche comme l’ivoire, rose comme des pétales de fleurs… Alors de la gorge de Conan monta un rugissement si effroyable, si inhumain dans sa rage insensée, que quiconque l’aurait entendu aurait refusé de croire qu’il pouvait être émis par une créature humaine.
Les échos frémissants le firent sursauter, et lui rappelèrent sa propre situation. Le roi contempla craintivement les ombres et se souvint de tous les atroces récits qu’il avait entendu raconter sur la cruauté de nécromant de Tsotha, et ce fut avec un frisson glacé qu’il comprit qu’il devait se trouver dans ces mêmes Salles d’Horreur de la légende dont on n’osait parler qu’à mi-voix, les tunnels et les sombres cachots où Tsotha se livrait à d’épouvantables expériences sur des êtres humains et des animaux et aussi, chuchotait-on, des démons, jouant avec la source pure de la vie. Le bruit courait que Rinaldo, le poète fou, avait visité ces oubliettes, que le magicien lui avait montré des horreurs et les innommables monstruosités auxquelles il faisait allusion dans son effroyable poème, le Chant de la Fosse, n’étaient pas les simples fantasmes d’un esprit dérangé. Ce cerveau-là avait été écrasé en poussière sous la hache de guerre de Conan, le soir où le roi avait lutté pour sa vie contre les assassins que le poète fou avait introduits par ruse dans le palais trahi, mais les mots de ce sombre poème faisaient encore frémir le roi enchaîné.
Soudain le Cimmérien se figea, en percevant le son d’un léger glissement, présageant un danger à vous glacer le sang. Il tendit l’oreille, écouta avec une intensité presque douloureuse. Un frisson lui courut dans le dos. C’était, indiscutablement, le bruit d’écailles souples glissant lentement sur de la pierre. Une sueur froide baigna tout son corps quand, juste au delà du cercle de pâle lumière, il vit une forme vague, colossale, terrifiante tout en étant indistincte. La chose se dressa, en se balançant doucement, et des yeux jaunes luisirent dans l’ombre… Lentement, une énorme tête hideuse en forme de triangle se précisa sous ses yeux dilatés, et des ténèbres surgit, en anneaux écailleux, la plus suprême horreur du monde reptilien.
C’était un serpent tel que Conan n’aurait jamais pu l’imaginer. De quatre-vingts pieds au moins était sa longueur, de la queue pointue à la tête triangulaire aussi grosse que celle d’un cheval. Dans la faible lueur ses écailles luisaient froidement, blanches comme du givre. Ce reptile était sûrement de ceux qui naissent et se développent dans l’obscurité, mais ses yeux emplis de malice y voyaient fort bien. Il lova ses énormes anneaux devant le captif, et la grande tête au sommet du cou incurvé vint osciller à deux doigts de son visage. La langue fourchue effleura presque les lèvres du roi tandis qu’elle jaillissait et disparaissait, et l’odeur fétide du monstre lui donna la nausée. Les immenses yeux jaunes brûlaient les siens, et il leur rendit le regard d’un loup pris au piège. Conan luttait désespérément contre un désir violent de saisir l’animal sous la mâchoire dans ses mains puissantes. D’une force dépassant la compréhension d’un homme civilisé, il avait un jour brisé la nuque d’un python dans une lutte horrible sur les côtes de Stygie, au temps où il était corsaire. Mais ce reptile était venimeux ; il voyait les immenses crochets, longs d’un pied, courbes comme des cimeterres. Un liquide incolore en suintait, qu’il savait instinctivement être mortel. Peut-être parviendrait-il à écraser ce crâne triangulaire entre ses poings, la terreur décuplant ses forces, mais il savait qu’au moindre soupçon de mouvement de sa part le monstre frapperait comme l’éclair.
En demeurant parfaitement immobile, Conan n’obéissait pas à un processus de raisonnement logique, car la raison n’aurait pu que lui apprendre – puisqu’il était voué à une mort lente – qu’il n’avait qu’à irriter le serpent pour en finir tout de suite ; non, c’était l’instinct de conservation aveugle, noir, qui le maintenait aussi rigide qu’une statue fondue dans le bronze. Conan avait maintenant devant lui une colonne dont la tête était bien au-dessus de la sienne tandis que le serpent examinait la torche. Une goutte de venin tomba sur la cuisse nue du roi et il eut l’impression que l’on enfonçait dans ses chairs une dague rougie à blanc. De terribles éclairs de souffrance transpercèrent son cerveau et cependant pas un frémissement de muscles, pas un battement de cils ne révéla la douleur atroce provoquée par cette blessure dont il devait conserver la cicatrice jusqu’à sa mort.
Le serpent oscillait au-dessus de lui, comme pour chercher s’il y avait une étincelle de vie dans cette silhouette aussi rigide qu’un mort. Soudain, la lourde porte de fer, invisible dans les ténèbres, claqua avec un bruit strident. Le serpent, méfiant comme tous les êtres de son espèce, pivota avec une souplesse et une rapidité incroyables et disparut dans l’ombre du corridor.
La porte s’ouvrit et resta ouverte. La grille disparut et une énorme silhouette sombre s’encadra sur le seuil, une ombre à contre-jour devant la lueur des torches de la galerie. La silhouette entra sans bruit, tirant en partie la grille derrière elle et laissant le loquet levé. Quand elle apparut dans la lumière de la torche fichée au-dessus de la tête de Conan, le roi vit devant lui un géant noir, complètement nu, tenant d’une main une longue épée et de l’autre un trousseau de clefs. Le Noir s’adressa à lui dans le dialecte des pays, côtiers, et Conan lui répondit ; il avait appris ce jargon du temps qu’il écumait les côtes de Kush.
— Il y a longtemps que je rêve de te rencontrer, Amra, s’exclama le Noir en donnant à Conan le nom par lequel il était connu des Kushites lorsqu’il était pirate, Amra, le Lion.
Un sourire éblouissant fendit la face noire aux cheveux crépus, mais ses yeux semblaient rutiler dans la pénombre.
— J’ai beaucoup osé pour te voir. Regarde ! Les clefs de tes chaînes ! Je les ai volées à Shukeli. Combien m’en donnes-tu ?
Il fit tinter les clefs sous le nez de Conan.
— Dix mille lunas d’or, répondit vivement le roi, ranimé par un espoir farouche.
— Pas assez ! cria le Noir, une exultation féroce luisant sur ses traits d’ébène. Pas assez pour les risques que je prends. Les chiens de Tsotha peuvent surgir des ténèbres pour me manger, et si Shukeli s’aperçoit que j’ai volé ses clefs, il me pendra par… Alors, que m’offres-tu ?
— Quinze mille lunas et un palais à Poitain, proposa le roi.
Le Noir hurla et tapa des pieds dans un paroxysme de joie barbare.
— Plus que ça ! cria-t-il. Je veux plus que ça ! Que me donneras-tu ?
— Espèce de chien noir, glapit Conan au comble de la rage. Si j’étais libre je te briserais ! Est-ce que Shukeli t’a envoyé pour te moquer de moi ?
— Shukeli ne sait rien de ma venue, homme blanc, répondit le Noir en allongeant son cou épais pour regarder Conan dans les yeux. Je te connais depuis longtemps, depuis le jour où j’étais un chef parmi un peuple libre, avant que les Stygiens m’enlèvent pour me vendre dans le nord. As-tu oublié le sac d’Aboubi, quand tes loups de mer l’ont envahie ? Devant le palais du roi Ajaga, tu as tué un chef et un chef s’est enfui. C’est mon frère qui est mort ; c’est moi qui ai fui. Je réclame le prix du sang, Amra !
— Libère-moi et je te paierai ton poids en pièces d’or, gronda Conan.
Les yeux rouges scintillèrent, les dents éblouissantes brillèrent à la lumière de la torche.
— Tu es bien comme tous ceux de ta race, chien blanc. Mais jamais pour un homme noir l’or ne peut payer le prix du sang. Le prix que je réclame c’est… ta tête !
Le dernier mot retentit comme un cri de fou et réveilla de lugubres échos. Conan se raidit, tirant machinalement sur ses chaînes tant il redoutait d’être abattu comme un mouton ; et puis une plus terrible horreur le glaça. Par-dessus l’épaule du Noir, il distinguait une forme vague, effroyable, qui oscillait dans l’ombre.
— Tsotha n’en saura jamais rien ! hurla le Noir dans un éclat de rire, savourant bien trop son triomphe pour prendre garde à autre chose, trop ivre de haine pour deviner que la mort était là, penchée sur son épaule. Il ne descendra pas dans les cachots avant que les démons aient arraché tes os de leurs chaînes. J’aurai ta tête, Amra !
Il se planta sur les énormes colonnes de ses jambes d’ébène, et leva à deux mains la massive épée, ses épais muscles noirs roulant et scintillant sous la peau, à la lumière de la torche. Au même instant, l’ombre titanesque se dressa derrière lui et frappa… la tête triangulaire s’abattit avec un impact qui résonna au loin dans le souterrain. Aucun son ne sortit des lèvres épaisses qui s’étaient ouvertes sous l’effet de la douleur soudaine. Le coup avait projeté le gigantesque corps du Noir de l’autre côté du corridor ; l’énorme masse sinueuse glissa et se lova et rampa et l’entoura de ses anneaux luisants, livides, et Conan entendit nettement le craquement horrible des os. Et alors, soudain, quelque chose fit battre son cœur. L’épée et les clefs étaient tombées des mains du Noir, et le trousseau se trouvait presque aux pieds du roi !
Il voulut se pencher pour le ramasser mais la chaîne était trop courte ; presque suffoqué par les battements déments de son cœur, il glissa son pied hors de sa sandale, et saisit les clefs avec ses orteils ; puis il leva la jambe, ramena son pied et s’empara farouchement du trousseau en réprimant avec peine le cri d’exultation qui montait instinctivement à ses lèvres.
Un instant de tâtonnement sur les énormes cadenas, et il fut libre. Il ramassa l’épée et regarda autour de lui. Ses yeux ne rencontrèrent que le vide des ténèbres dans lesquelles le serpent avait traîné une chose déchiquetée qui ne ressemblait plus à un corps humain. Conan se tourna vers la porte ouverte. En quelques pas rapides il fut sur le seuil… et alors un éclat de rire aigu se répercuta sous les voûtes, la grille claqua bruyamment et le lourd loquet retomba. Entre les barreaux, il vit une face ricanante d’horrible gargouille… Shukeli l’eunuque, qui avait suivi ses clefs volées. Il n’avait pas vu, dans la joie de son triomphe, l’épée dans la main du prisonnier. Poussant un terrible juron, Conan frappa avec la rapidité d’un cobra ; la large lame siffla entre les barreaux et le rire de Shukeli cessa dans un râle. Le gros eunuque se courba en deux, comme s’il saluait son tueur, et s’écroula en un tas de graisse livide, ses mains potelées crispées sur son ventre d’où se déversaient ses entrailles.
Conan poussa un rugissement de satisfaction sauvage ; mais il restait prisonnier. Ses clefs ne pouvaient rien contre le loquet que l’on ne pouvait ouvrir que de l’extérieur. Ses doigts habiles lui apprirent que les barreaux étaient aussi durs que l’épée ; s’il tentait de les abattre il ne ferait que briser sa seule arme. Cependant, il découvrit des marques le long de ces robustes barreaux, comme des coups de dents incroyables, et il se demanda en réprimant un frisson quels monstres innommables avaient attaqué si terriblement cette barrière. Il n’avait d’autre recours que de chercher une issue différente. Prenant la torche dans la niche, il s’engagea dans le corridor, l’épée à la main. Il ne vit aucune trace du serpent et de sa victime, sinon une longue traînée de sang sur les dalles.
Les ténèbres silencieuses se refermèrent sur lui, à peine repoussées par la flamme vacillante de la torche. De chaque côté, il distingua de sombres ouvertures mais préféra longer le couloir principal, en observant le sol avec soin, de crainte de tomber dans quelque oubliette. Et, soudain, il entendit de pitoyables sanglots ; une femme pleurait. Une des nombreuses victimes de Tsotha, pensa-t-il en maudissant encore une fois le magicien, et, se détournant, il marcha en direction du son, suivant un tunnel plus étroit, plus sombre, plus humide encore.
À mesure qu’il avançait les sanglots devenaient plus précis et, haussant sa torche, il distingua dans l’ombre une forme vague. S’approchant, il resta pétrifié d’horreur en voyant la masse anthropomorphe vautrée à ses pieds. Ses contours mouvants faisaient penser à une pieuvre, mais ses tentacules informes étaient trop courts pour sa taille et sa substance semblable à de la gélatine frémissante lui donna la nausée. Au milieu de cette masse immonde se dressait une espèce de tête de grenouille, et il fut glacé de terreur en s’apercevant que les sanglots étaient émis par cette horrible bouche molle. Le bruit se transforma en un abominable rire aigu quand les yeux globuleux de la monstrueuse chose l’aperçurent, et elle traîna vers lui sa lourde masse.
Il recula, puis il tourna les talons et s’enfuit à toutes jambes dans le tunnel, n’osant pas se servir de son épée. La créature était peut-être composée de matières terrestres mais il n’osait même pas la regarder et doutait du pouvoir d’une arme humaine contre une telle chose. Pendant un moment, il entendit derrière lui le claquement mou de cet incroyable corps sur les dalles, et le rire dément. L’indiscutable sonorité humaine de ce bruit manqua lui faire perdre la raison. C’était ce même rire qu’il avait entendu tomber des grosses lèvres des femmes salaces de Shadizar, la Ville de la Luxure, où les jeunes captives étaient dépouillées de leurs vêtements sur l’estrade du marché public. Par quel art diabolique Tsotha avait-il pu donner la vie à cette incroyable créature ? Conan avait le sentiment vague d’avoir contemplé un blasphème contre les lois éternelles de la nature.
Il courut vers la galerie principale, mais avant de l’avoir atteinte il traversa une espèce de petite salle carrée où deux tunnels se croisaient. Au moment où il y pénétrait il eut conscience d’un petit tas sombre sur le sol, devant lui, mais avant d’avoir pu freiner son allure ou contourner l’obstacle son pied heurta quelque chose de mou qui poussa un cri aigu et il tomba de tout son long, lâchant sa torche qui roula sur le sol de pierre et s’éteignit. Assommé par sa chute, Conan se releva et tâtonna dans le noir. Il ne chercha pas sa torche, car il n’avait rien pour la rallumer. Ses mains errantes trouvèrent les ouvertures béantes des tunnels et il en choisit un au hasard. Il ne put jamais savoir pendant combien de temps il le suivit dans l’obscurité totale, mais soudain son instinct de barbare l’avertit d’un péril imminent et il s’arrêta net.
Il éprouvait la même sensation que lorsqu’il lui était arrivé de se trouver en pleine nuit au bord d’un précipice immense. Se laissant tomber à genoux il rampa sur les mains et bientôt il sentit sous ses doigts le rebord d’un puits dans lequel plongeait brusquement le sol du tunnel. Il étendit un bras à tâtons et put à peine toucher le rebord d’en face avec la pointe de son épée. Sans doute aurait-il pu franchir d’un bond cette fosse, mais il jugea que ce ne serait pas prudent. Il avait pris le mauvais tunnel et le corridor principal était derrière lui, quelque part.
Alors même qu’il songeait à faire demi-tour, il perçut un faible déplacement d’air ; un vent fantôme, montant du puits, agitait sa crinière noire. Conan eut la chair de poule. Il essaya de se persuader que ce puits aboutissait en quelque sorte au monde extérieur mais son instinct lui répétait que ce n’était pas possible. Il n’était pas seulement à l’intérieur de la montagne mais bien au-dessous du niveau de la plaine, sous les rues de la ville. Comment, alors, un vent de l’extérieur pourrait-il souffler dans ces sombres fosses et monter d’en-bas ? Un faible grondement palpitait dans ce vent spectral, comme si des tambours battaient tout au fond, très loin. Un long frisson secoua le corps du roi d’Aquilonie.
Il se releva et recula et à ce moment quelque chose s’éleva hors du puits. Conan n’aurait pu dire ce que c’était. Il ne voyait absolument rien mais sentait nettement une présence, une intelligence inaccessible, invisible qui planait diaboliquement au-dessus de lui. Il tourna les talons et s’enfuit, revenant sur ses pas. Très loin, au fond du tunnel, il aperçut une minuscule étincelle rouge. Il se dirigea vers elle et longtemps ayant de penser qu’il l’avait atteinte il se jeta contre un mur de pierre et vit l’étincelle à ses pieds. C’était sa torche, la flamme éteinte mais l’extrémité semblable à un charbon ardent. Avec précaution il la ramassa et souffla dessus pour ranimer la flamme. Il poussa un soupir de soulagement en la voyant vaciller et monter. Il était revenu dans la salle où les tunnels se croisaient et il retrouva son sens de l’orientation.
Il reconnut le tunnel par lequel il était arrivé et alors même qu’il s’y engageait la flamme de sa torche se coucha comme soufflée par des lèvres invisibles. De nouveau, il sentit une présence, et il haussa sa torché pour regarder autour de lui.
Il ne vit rien ; cependant il sentait confusément que quelque chose, un être impalpable et invisible planait dans l’air en proférant des obscénités qu’il ne pouvait entendre mais dont il avait instinctivement conscience. Il brandit son épée, la fit tournoyer et il eut l’impression de déchirer des toiles d’araignée. Saisi d’un horrible frisson d’horreur il se mit à courir dans le tunnel, en sentant sur sa nuque une haleine brûlante et fétide.
Cependant, quand il déboucha dans la large galerie, il ne sentit plus aucune présence, visible ou invisible. Il repartit, s’attendant à tout instant à voir bondir sur lui des ténèbres des monstres griffus et cornus. Les souterrains n’étaient pas silencieux. On entendait des rires démoniaques, de longs hurlements, et à un moment donné il perçut l’indiscutable ricanement d’une hyène, qui s’acheva par des mots humains chargés de blasphèmes. Il entendit le glissement de pas furtifs, et aux ouvertures des tunnels il distingua des formes vagues, monstrueuses, anormales.
C’était comme s’il s’était aventuré dans les tréfonds de l’enfer, un enfer créé par Tsotha-Lanti. Mais les ombres bizarres ne se hasardèrent pas dans la large galerie, bien qu’il perçût distinctement le bruit de succion d’horribles bouches avides, et sentît le regard brûlant d’yeux affamés. Bientôt, il comprit pourquoi. Un glissement derrière lui l’électrisa, et il bondit dans l’obscurité d’un tunnel voisin en secouant sa torche pour l’éteindre. Au fond du corridor, il entendait ramper le serpent géant, alourdi par son dernier abominable repas. À côté de lui, quelque chose gémit de terreur et s’enfuit dans l’ombre. Manifestement, la grande galerie était le terrain de chasse du grand serpent et tous les autres monstres le lui abandonnaient.
Pour Conan, ce serpent était la moindre de toutes ces horreurs ; il éprouvait même une espèce d’amitié pour lui quand il se rappelait l’horreur sanglotante et rieuse, et la chose suintante qui avait surgi du puits. Cette créature-là, au moins, était terrestre ; c’était une mort rampante mais elle ne menaçait que le corps, alors que toutes les autres horreurs s’attaquaient à l’âme et à l’esprit.
Quand le serpent se fut éloigné, il le suivit à une distance respectueuse, en soufflant de nouveau sur sa torche pour la ranimer. Il n’avait fait que quelques pas lorsqu’il entendit un sourd gémissement semblant venir de l’ouverture béante d’un tunnel proche. La prudence lui conseillait de poursuivre son chemin mais la curiosité l’attira dans le tunnel, tenant bien haut sa torche qui n’était plus guère qu’un moignon. Il s’attendait à tout et cependant ce qu’il vit le stupéfia.
Il était maintenant devant un vaste cachot dont une extrémité était fermée par de grands barreaux rapprochés allant du sol au plafond, solidement scellés dans la pierre. À l’intérieur de cette espèce de cage se trouvait une silhouette qui, lorsqu’il approcha, lui parut être un homme, ou une chose ressemblant absolument à un homme, enlacé et lié par les épaisses vrilles d’une vigne qui semblait pousser dans le sol rocheux. La plante était couverte de feuilles pointues et bizarres et de fleurs cramoisies, pas du rouge satiné de pétales normaux mais d’une couleur singulière, étrange, comme une perversité de vie florale. Ses branches souples entouraient le corps nu de l’homme et semblaient caresser sa peau de baisers passionnés. Une grande fleur s’épanouissait sur sa bouche. Un sourd gémissement bestial émanait des lèvres molles ; la tête se tournait et se détournait comme en proie à une intolérable douleur, et les yeux étaient fixés sur Conan. Mais il n’y avait aucune lueur de lucidité dans ce regard morne, vitreux, glauque.
Soudain les grandes fleurs cramoisies s’animèrent et pressèrent leurs pétales sur les lèvres entrouvertes. Les membres du malheureux se tordirent de douleur ; les vrilles de la plante frémirent comme en extase, vibrèrent de désir. Des ondes de couleurs changeantes passèrent sur les branches ; la couleur devint plus prononcée, plus vénéneuse.
Conan ne comprenait pas ce qu’il voyait mais il savait qu’il avait devant lui une horreur d’un genre nouveau. Homme ou démon, le captif en transes émut le cœur impulsif du Cimmérien. Il chercha une entrée et trouva une porte grillagée entre les barreaux, fermée par un lourd cadenas, qu’une des clefs de son trousseau put ouvrir. Il entra. Aussitôt les pétales de ces fleurs vénéneuses se rassemblèrent comme le capuchon d’un cobra, les vrilles se dressèrent, menaçantes, et toute la plante se tendit et oscilla vers lui. Ce n’était pas un simple végétal insensible et aveugle. Conan sentait une étrange intelligence maligne ; la plante le voyait, et il croyait sentir une haine en émaner, en ondes presque tangibles. Prudemment, il s’approcha, remarqua le tronc principal, une épaisse tige aussi grosse que sa cuisse, et alors que les longues vrilles se jetaient vers lui dans un bruissement de feuilles, il leva son épée et trancha le tronc d’un seul coup magistral.
Instantanément, le malheureux prisonnier de la plante fut jeté violemment de côté, et l’immense vigne se tordit et se lova comme un serpent décapité, se roulant en une énorme boule irrégulière. Les vrilles claquèrent comme des fouets, les feuilles se secouèrent en bruissant comme des castagnettes, les pétales s’ouvrirent et se refermèrent convulsivement ; enfin, toute la plante se détendit, s’allongea sur le sol, inerte, ses vives couleurs pâlirent et disparurent et un liquide blanc nauséabond suinta du tronc coupé.
Médusé, Conan ouvrit de grands yeux ; et puis un son le fit sursauter et se retourner, l’épée levée. L’homme délivré était debout et l’observait. Conan le considéra avec stupéfaction. Ses yeux n’étaient plus glauques ni inexpressifs. Sombres, méditatifs, ils brillaient d’intelligence, et l’expression de crétinisme du visage était tombée comme un masque. La tête était étroite, bien formée, le front magnifique, très haut. L’attitude de l’homme était aristocratique, son corps svelte, ses mains fines et distinguées. Ses premières paroles furent étranges et stupéfiantes.
— En quelle année sommes-nous ? demanda-t-il en kothien.
— C’est aujourd’hui le dixième jour du mois de Yuluk, de l’année de la Gazelle, répondit Conan.
— Yaghodan Ishtar ! murmura l’inconnu. Dix ans !
Il passa une main sur son front et secoua la tête comme pour débarrasser son cerveau de la brume qui l’envahissait.
— Tout est encore confus, reprit-il. Après dix ans de vide, l’esprit ne peut guère commencer immédiatement à fonctionner avec lucidité. Qui es-tu ?
— Conan, jadis de Cimmérie. Aujourd’hui roi d’Aquilonie.
L’inconnu parut étonné.
— Vraiment ? Et Numedides ?
— Je l’ai étranglé sur son trône, la nuit où je me suis emparé de la ville royale, répliqua Conan.
La réponse du roi, quelque peu naïve, fit naître un sourire sur les lèvres de l’inconnu.
— Excusez-moi, Majesté. J’aurais dû vous remercier tout d’abord du service que vous venez de me rendre. Je suis comme un homme soudain réveillé d’un sommeil plus profond que la mort, et agité de cauchemars plus atroces que l’enfer, mais je comprends que vous m’avez délivré. Dites-moi. Pourquoi avez-vous tranché le tronc de la plante Yothga au lieu de l’arracher par ses racines ?
— Parce que j’ai appris il y a longtemps à ne pas toucher de mes mains ce que je ne comprends pas, répondit le Cimmérien.
— Bravo. Si vous l’aviez arrachée, vous auriez pu trouver des choses cramponnées à ses racines que même votre épée n’aurait pu abattre. Les racines de Yothga plongent au sein de l’enfer.
— Mais qui es-tu, toi ? demanda Conan.
— On m’appelait Pelias.
— Quoi ! s’exclama le roi. Pelias le magicien, le rival de Tsotha-Lanti, qui a disparu il y a dix ans de la surface de la terre ?
— De la surface seulement, dit Pelias avec un sourire amer. Tsotha a préféré me garder en vie, prisonnier de liens plus redoutables que le fer rouillé. Il m’a enfermé ici avec cette fleur monstrueuse, dont les graines sont tombées dans les ténèbres du cosmos de Yag la Maudite, et n’ont trouvé de terrain fertile que dans la corruption infestée de vers qui grouillent entre les pavés de l’enfer. J’étais incapable de me rappeler mes sortilèges, les mots et les symboles de mon pouvoir, par la faute de cette maudite chose qui m’enlaçait et buvait mon âme avec ses immondes caresses. Elle aspirait le contenu de mon cerveau, jour et nuit, laissant mon esprit aussi vide qu’une amphore brisée. Dix ans ! Qu’Ishtar nous préserve !
Conan ne trouva rien à répliquer. Il tenait toujours le moignon de torche et laissait sa grande épée traîner sur les dalles. Sûrement, se disait-il, cet homme était fou, et pourtant il n’y avait nulle folie dans les étranges yeux noirs si calmement posés sur lui.
— Dites-moi, est-ce que le magicien noir est à Khorsemish ? Non… Inutile de répondre. Mes pouvoirs commencent à renaître, et je vois dans votre esprit une grande bataille et un roi pris par trahison. Et je vois Tsotha-Lanti galopant vers le Tybor avec Strabonus et le roi d’Ophir. Tant mieux. Mon art est encore trop fragile après ce long sommeil pour que j’ose déjà affronter Tsotha. J’ai besoin d’un peu de temps pour me refaire des forces, pour récupérer mes pouvoirs. Allons, ne restons pas dans ces souterrains.
Conan agita tristement son trousseau de clefs.
— La grille de la porte extérieure est fermée par un verrou qui ne peut être ouvert que de l’extérieur. N’y a-t-il pas d’autre issue à ces tunnels ?
— Une seule, que nous ne voudrions pas utiliser, car elle conduit en bas et non en haut, répondit Pelias en riant. Mais peu importe. Allons voir cette grille.
Il avança dans le tunnel d’un pas incertain, les jambes ankylosées par leur longue inertie, mais petit à petit sa démarche devint plus assurée. Tout en le suivant, Conan hasarda, craintif :
— Il y a un abominable serpent géant qui hante la galerie. Prenons garde de ne pas le rencontrer.
— Je me le rappelle, répondit sombrement Pelias. D’autant mieux que je fus contraint de regarder tandis que dix de mes fidèles lui étaient donnés en pâture. C’est Satha, l’Ancien, le préféré des petits favoris de Tsotha.
— Est-ce que Tsotha a fait creuser ces fosses pour y abriter ses monstres immondes ? demanda Conan.
— Il ne les a pas creusées. Quand la ville a été fondée il y a trois mille ans, il y avait là les ruines d’une cité plus ancienne, sur cette colline et alentour. Le roi Khossus V, le fondateur, a bâti son palais sur le sommet de la montagne et a fait creuser des caves dessous, et puis il a trouvé une porte murée qu’il a abattue ; et il a découvert ces souterrains qui étaient alors à peu près tels que nous les voyons maintenant. Mais son grand vizir trouva une fin si atroce dans l’un d’eux que Khossus, terrifié, s’est hâté de faire murer la porte à nouveau. Il a raconté que le grand vizir était tombé dans un puits mais il a fait combler les caves et a plus tard abandonné son palais pour s’en faire construire un autre dans la campagne, qu’il a fui, pris de panique, lorsqu’il a découvert une étrange moisissure noire sur le dallage de marbre de sa chambre, un matin.
« Il est alors parti avec toute sa cour dans les marches de l’est et y a fondé une nouvelle ville. Le palais sur la colline est resté abandonné et a fini par tomber en ruine. Quand Akkutho I a voulu ranimer la gloire passée de Khorsemish, il a construit là une forteresse. Et finalement Tsotha-Lanti a érigé sa citadelle écarlate et rouvert les souterrains. Quel que soit le sort qui a causé la mort du grand vizir de Khossus, Tsotha a su l’éviter. Il n’est tombé dans aucun puits, mais il est véritablement descendu dans une fosse qu’il avait découverte et il en est remonté avec une expression étrange qui ne l’a plus quitté.
« J’ai vu cette fosse, mais je n’ai nul désir d’aller y chercher la sagesse. Je suis un magicien, plus vieux qu’on le pense, mais je suis humain. Quant à Tsotha… On raconte qu’une danseuse de Shadizar s’est endormie trop près des ruines pré-humaines de Dagoth et s’est réveillée dans les bras d’un démon noir ; de cette union infernale est né un hybride maudit que l’on a appelé Tsotha-Lanti…
Conan poussa un cri perçant et recula, en tirant son compagnon. Devant eux se dressait l’immense forme blanche scintillante de Satha, les yeux luisant d’une haine millénaire. Conan banda ses muscles pour un assaut dément, pour enfoncer sa torche dans cette gueule démoniaque et risquer sa vie en lui plongeant son épée dans le corps. Mais le serpent ne le regardait pas. Il dévisageait avec fureur, par-dessus son épaule, celui qui disait s’appeler Pelias et qui souriait calmement, les bras croisés sur la poitrine. Et dans les immenses yeux jaunes et glacés, la haine fit lentement place à la peur, à la terreur… Jamais Conan n’avait vu une expression pareille dans les yeux d’un reptile. Dans un tourbillon semblable à celui d’un grand vent, le serpent disparut.
— Qu’a-t-il donc vu qui lui a fait si peur ? demanda Conan en considérant avec inquiétude son compagnon.
— Les êtres écailleux voient ce qui échappe à l’œil mortel, répliqua énigmatiquement Pelias. Tu vois mon enveloppe charnelle ; il a vu mon âme nue.
Une sueur glacée ruissela le long de l’échine de Conan, et il se demanda si, après tout, Pelias était un humain ou quelque autre des démons des souterrains sous un masque d’humanité. Il envisagea de plonger son épée dans le dos de son compagnon sans plus d’hésitation. Mais tandis qu’il réfléchissait, ils étaient arrivés à la grille d’acier, dont les barreaux ressortaient en noir contre la lumière des torches extérieures, au pied desquelles le cadavre de Shukeli était vautré dans une épaisse mare cramoisie.
Pelias éclata de rire, et ce rire ne fut pas plaisant à entendre.
— Par les hanches d’ivoire d’Ishtar, qui est donc notre portier ? Ne serait-ce pas le noble Shukeli en personne, qui a pendu mes jeunes hommes par les pieds et les a écorchés en poussant des cris de joie ? Dors-tu, Shukeli ? Pourquoi es-tu là si raide, avec ton gros ventre aplati comme celui d’un cochon rôti ?
— Il est mort, murmura Conan, mal à l’aise.
— Mort, ou vif, déclara Pelias en riant, il va nous ouvrir.
Sur quoi il battit brusquement des mains et cria :
— Debout, Shukeli ! Reviens de l’enfer et lève-toi de ces dalles ensanglantées pour ouvrir la porte à tes maîtres ! Debout, dis-je !
Un sinistre gémissement se répercuta sous les voûtes. Conan sentit ses cheveux se dresser sur sa tête et une sueur moite sourdre de ses pores. Car le corps de Shukeli s’anima et bougea, ses grosses mains tâtonnèrent puérilement. Le rire de Pelias était aussi impitoyable qu’un coup de hache ; lentement, l’eunuque se releva, en se cramponnant aux barreaux. Conan, les yeux ronds, eut l’impression que son sang se changeait en glace et la moelle de ses os en eau ; car les yeux grands ouverts de Shukeli étaient vitreux et sans vie, et de la grande blessure de son ventre ses intestins tombaient mollement jusqu’au sol. Les pieds de l’eunuque se prirent dans les tripes tandis qu’il manœuvrait le loquet avec des gestes d’automate. En le voyant bouger, Conan avait d’abord pensé que, par quelque coup de chance incroyable, l’eunuque vivait encore, mais l’homme était bien mort… mort depuis des heures.
Pelias franchit lentement le seuil et Conan le suivit précipitamment, baigné de sueur, en contournant l’horrible chose dressée sur des jambes flageolantes près de la grille qu’elle tenait ouverte. Pelias passa sans un regard, et Conan suivit, dans une brume de cauchemar et de nausée. Il n’avait pas fait six pas qu’il entendit un bruit mou et se retourna. Le cadavre de Shukeli était écroulé au pied de la grille.
— Sa tâche a été accomplie et il est retourné en enfer, expliqua aimablement Pelias, feignant poliment de ne pas remarquer le violent frémissement qui secouait le corps musclé du Cimmérien.
Il gravit le premier le grand escalier et passa par la porte de bronze couronnée d’une tête de mort, au sommet. Conan tenait fermement son épée, s’attendant à une ruée d’esclaves, mais le silence régnait sur la citadelle. Ils longèrent le grand corridor noir et arrivèrent dans la salle où se balançaient les encensoirs projetant leur odorante fumée. Ils n’avaient rencontré personne.
— Les esclaves et les soldats sont logés dans une autre aile de la citadelle, observa Pelias. Ce soir, leur maître étant absent, ils ont dû s’enivrer de vin et de jus de lotus.
Conan regarda par les hautes fenêtres en ogive à l’appui d’or qui donnaient sur une large terrasse et poussa une exclamation de surprise en voyant le ciel bleu sombre constellé d’étoiles. C’était aux premières lueurs de l’aube qu’on l’avait jeté dans le souterrain. À présent, il était plus de minuit. Il ne parvenait pas à comprendre qu’il était resté si longtemps sous terre. Soudain, il se sentit pris d’une faim dévorante. Pelias le conduisit dans une salle aux voûtes de vermeil et aux dalles d’argent, dont les murs de lapis-lazuli étaient percés par de nombreuses arches.
Avec un soupir, Pelias se laissa tomber sur un divan de soie.
— De l’or et de la soie, enfin, souffla-t-il. Tsotha prétend être au-dessus des plaisirs de la chair, mais il est à moitié démon. Je suis humain, en dépit de ma magie. J’aime mes aises et la bonne chère. C’est ainsi que Tsotha m’a surpris, alors que j’avais trop bu. Le vin est une malédiction… Mais par les seins d’ivoire d’Ishtar, alors même que j’en parle, le traître est là ! Mon ami, remplis-moi un gobelet… Non ! Pardon, j’oubliais que vous êtes roi. Je ferai le service.
— Au diable le protocole, grommela Conan.
Il remplit un gobelet de cristal et le tendit à Pelias puis, soulevant le pichet, il but profondément à son bec, son soupir de soulagement se confondant avec celui du magicien.
— Le chien sait choisir ses vins, observa Conan en s’essuyant la bouche d’un revers de main. Mais, par Crom, Pelias, devons-nous rester assis là à attendre que les soldats s’éveillent et nous tranchent la gorge ?
— Ne crains rien. Aimerais-tu voir ce que la fortune réserve à Strabonus ?
Un éclair bleu brilla dans les yeux de Conan et il serra si fort la garde de son épée que ses phalanges blêmirent.
— Ah ! gronda-t-il. L’avoir à la pointe de mon épée !
Pelias souleva un globe scintillant d’une table d’ébène.
— La boule de cristal de Tsotha. Un jouet d’enfant, mais utile quand on n’a pas le temps d’avoir recours à une plus haute science. Regarde donc, Majesté !
Il la posa sur la table basse devant Conan. Le roi contempla des profondeurs nuageuses et mouvantes. Lentement, des images surgirent de la brume et des ombres. Il avait sous les yeux un paysage familier. De vastes plaines descendant vers une large rivière sinueuse, et des plateaux cernés de collines basses. Sur la rive nord de la rivière se dressait une ville fortifiée dont les solides, remparts étaient entourés d’un fossé.
— Par Crom ! s’exclama Conan. C’est Shamar ! Les chiens l’ont assiégée !
Les envahisseurs avaient franchi la rivière ; leurs tentes se dressaient dans l’étroite plaine entre la ville et les collines. Leurs soldats montaient à l’assaut des murs et leurs cottes de mailles luisaient faiblement au clair de lune. Des flèches et des pierres tombaient en masse des tours et ils reculaient mais repartaient à l’attaque.
Alors que Conan jurait, la scène changea. De hautes tours et des dômes étincelants perçaient la brume et il contempla sa propre capitale, Tarantia, où tout n’était que confusion. Il vit les chevaliers en armures d’acier de Poitain, ses plus fidèles partisans, à qui il avait confié la garde de la ville, sortir de la porte à cheval, hués et sifflés par la populace qui envahissait les rues. Il vit le pillage des marchés, les émeutes, des hommes d’armes dont le bouclier portait le blason de Pellia envahir les tours et les places. Et par-dessus tout, comme une ombre ou un fantôme, il vit le sombre visage triomphant du prince Arpello de Pellia. L’image se dissipa.
— Ainsi ! pesta Conan. Mon peuple me trahit dès que je tourne le dos…
— Pas tout à fait, interrompit Pelias. Ils ont appris que tu étais mort. Ils croient qu’ils n’ont plus personne pour les protéger des ennemis, pour prévenir la guerre civile. Naturellement, ils se tournent vers le noble le plus puissant, pour éviter les horreurs de l’anarchie. Ils ne font pas confiance aux Poitainiens car ils se souviennent d’anciennes guerres. Mais Arpello est là, et c’est le prince le plus puissant du royaume central.
— Quand je retournerai en Aquilonie il ne sera plus qu’un corps sans tête pourrissant dans la fosse commune des traîtres, gronda Conan en grinçant des dents.
— Mais avant que tu retrouves ta capitale, lui rappela Pelias, tu auras sans doute à affronter Strabonus. Ses cavaliers vont au moins ravager ton royaume.
— C’est vrai, murmura Conan en arpentant la salle comme un lion en cage. Avec le cheval le plus rapide, je ne pourrais atteindre Shamar avant midi. Une fois là, je n’aurais rien d’autre à faire que de mourir avec le peuple quand la ville tombera, ce qui ne saurait tarder. De Shamar à Tarantia, il faut compter cinq jours, même en crevant ses chevaux. Avant que j’atteigne ma capitale et que je puisse lever une armée, Strabonus sera à nos portes ; car j’aurai bien du mal à rassembler une, armée, tous mes maudits nobles se sont enfuis vers leurs fiefs au bruit de ma mort ! Et comme le peuple a chassé Trocero de Poitain il n’y aura personne pour empêcher les mains avides d’Arpello de s’emparer de la couronne… et du trésor de la couronne ! Il remettra le pays entre les mains de Strabonus, en échange d’un trône de paille, et dès que Strabonus aura le dos tourné, il fomentera la révolte. Mais les nobles ne le soutiendront pas et cela fournira simplement un prétexte à Strabonus pour annexer ouvertement le royaume. Ah, Crom, Ymir, Set ! Si seulement j’avais des ailes pour voler comme l’éclair vers Tarantia !
Pelias, qui tambourinait distraitement du bout des doigts sur la table de jade, se leva brusquement et fit signe à Conan de le suivre. Le roi obéit, plongé dans de sombres pensées, et Pelias le fit sortir de la salle et gravir un escalier de marbre aux marches incrustées d’or qui conduisait au pinacle de la citadelle, le sommet de la plus haute tour. Un grand vent soufflait dans la nuit étoilée, ébouriffant la crinière noire de Conan. Tout en bas, à leurs pieds, scintillaient les lumières de Khorsemish, qui semblaient plus éloignées que les étoiles au-dessus de leur tête. Pelias paraissait plus réservé, plus hautain, comme s’il était à l’unisson de cette grandeur glacée, en compagnie des astres.
— Il existe des créatures, dit enfin Pelias, non seulement de la terre et de la mer mais de l’air, et des lointaines marches des cieux aussi, qui vivent à part, ignorées des hommes. Cependant, pour qui a maîtrisé les Maîtres-mots et les Signes et le Savoir total, elles ne sont pas maléfiques ni inaccessibles. Regarde et ne crains point.
Il leva les mains au ciel et lança un long cri étrange qui parut frémir à l’infini dans l’espace, bizarrement modulé, s’éloignant sans devenir inaudible, mais fuyant de plus en plus loin dans un cosmos inimaginable. Dans le silence qui suivit, Conan perçut un soudain battement d’ailes parmi les étoiles, et recula tandis qu’une énorme créature semblable à une chauve-souris se posait devant lui. Il vit ses grands yeux calmes qui le regardaient, il vit l’envergure incroyable de ses ailes géantes. Et il vit que ce n’était ni une chauve-souris ni un oiseau.
— Monte et pars, ordonna Pelias. À l’aube, cette créature te déposera à Tarantia.
— Par Crom ! marmonna Conan. Est-ce un cauchemar dont je vais me réveiller dans mon palais de Tarantia ? Et toi ? Je ne puis te laisser seul parmi tes ennemis.
— Ne te fais aucun souci pour moi, assura Pelias. À l’aube, le peuple de Khorsemish apprendra qu’il a un nouveau maître. Ne doute pas de ce que les dieux t’ont envoyé. Je te retrouverai dans la plaine près de Shamar.
Peureusement, Conan se jucha sur le dos en crête, et se cramponna au cou incurvé, toujours persuadé qu’il était victime d’un cauchemar fantastique. Dans un bruit d’ailes gigantesques, la créature s’envola promptement, et le roi fut pris de vertige en voyant s’éloigner très loin au-dessous de lui les lumières de la ville.
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« La lame qui tue le roi tranche les cordes de l’empire. »
Proverbe aquilonien
Les rues de Tarantia grouillaient d’une foule hurlante qui brandissait le poing ou des piques rouillées. C’était l’heure précédant l’aube du second jour de la bataille de Shamar et les événements s’étaient produits si vite que l’esprit en restait confondu. Par des moyens connus du seul Tsotha-Lanti, l’annonce de la mort du roi avait atteint Tarantia moins de six heures après la bataille. Aussitôt, ce fut le chaos. Les barons désertaient la capitale royale, galopant à bride abattue pour protéger leurs châteaux contre les voisins en marche. Le royaume bien uni de Conan semblait vaciller au bord de la dissolution et les marchands, le petit peuple tremblaient de crainte à la pensée d’un retour du régime féodal. La population avait prié pour qu’un roi vienne la protéger contre sa propre aristocratie et contre les ennemis étrangers. Le comte Trocero, que Conan avait chargé de gouverner la ville, s’efforçait de les rassurer mais dans leur terreur irraisonnée ils se souvenaient de vieilles guerres civiles, et comment ce même comte avait assiégé Tarantia il y avait quinze ans à peine. On criait dans les rues que Trocero avait trahi le roi ; qu’il méditait de piller la ville. Les mercenaires avaient même commencé dans certains quartiers, traînant hors des boutiques des marchands terrifiés et des femmes hurlantes.
Trocero fonça sur les pillards, joncha les rues de leurs cadavres, les repoussa en une mêlée confuse dans leur caserne et arrêta leurs chefs. Malgré cela, le peuple se soulevait encore, courait follement en tous sens en glapissant que le comte avait incité à l’émeute pour son propre profit.
Le prince Arpello se présenta devant un grand conseil aux abois et se déclara prêt à assumer le gouvernement de la ville en attendant la venue d’un nouveau roi, Conan n’ayant pas de fils. Tandis qu’ils en débattaient, les agents du prince s’insinuaient subtilement dans la foule, qui s’empara avidement de cet espoir de royauté. Le conseil entendit son rugissement au pied des fenêtres du palais, les cris de la multitude acclamant Arpello le Sauveur. Le conseil s’inclina.
Au début, Trocero refusa de se défaire de son autorité, mais la populace se rua sur lui, injuriant et hurlant, jetant des pierres et des ordures sur ses chevaliers. Comprenant la futilité d’une bataille rangée dans les rues étroites contre les séides d’Arpello, dans de telles conditions, Trocero lança son bâton de commandement à la tête de son rival, accomplit son dernier acte officiel en faisant pendre les chefs des mercenaires sur la place du marché, et sortit par la porte sud à la tête de ses quinze cents chevaliers en armure. Les grilles claquèrent derrière lui, et le masque de suavité d’Arpello tomba pour révéler les sombres traits d’un loup affamé.
Les mercenaires taillés en pièces, les survivants retranchés dans leur caserne, les seuls soldats de Tarantia étaient les siens. À cheval sur son destrier au milieu de la place principale, Arpello se proclama lui-même roi d’Aquilonie, parmi les clameurs d’une multitude abusée.
Le chancelier Publius, qui s’était opposé à ce coup de force, fut jeté en prison. Les marchands, qui avaient accueilli avec grand soulagement la proclamation du nouveau roi, découvrirent avec consternation que le premier geste de leur monarque fut de les accabler d’impôts fort lourds. Six riches marchands, envoyés en délégation afin de protester, furent arrêtés et leurs têtes coupées sur l’heure, sans plus de cérémonie. Un silence stupéfait et choqué suivit ces exécutions. Les marchands, comme c’est l’habitude des commerçants quand ils affrontent un pouvoir qu’ils ne peuvent contrôler avec leur argent, tombèrent à plat ventre et léchèrent les bottes de leur oppresseur.
Le petit peuple ne fut guère perturbé par le sort des marchands mais commença à murmurer quand il découvrit que l’arrogante soldatesque pellienne, prétendant maintenir l’ordre, était aussi redoutable que les bandits turaniens. Des plaintes pour extorsion, meurtre, viol, affluèrent sur la table d’Arpello qui s’était installé dans le palais de Publius, parce que les conseillers désespérés, condamnés par son ordre, s’étaient retranchés dans le palais royal et tenaient tête aux soldats. Il avait cependant pris possession du palais des plaisirs, et les filles de Conan furent traînées dans ses appartements. Le peuple marmonna en voyant les royales beautés se débattre entre les mains brutales des séides bardés de fer, les filles aux yeux sombres de Poitain, les sveltes brunes de Zamora, Zingara et Hyrkania, les belles Brythuniennes aux cheveux de lin, pleurant de frayeur et de honte tant elles étaient peu habituées à la violence.
La nuit tomba sur une ville ahurie et troublée, et avant minuit le bruit courut mystérieusement que les Kothiens avaient tiré profit de leur victoire et attaquaient les remparts de Shamar. Un des agents du service secret de Tsotha avait parlé, la crainte secoua le peuple comme un tremblement de terre, et personne ne songea à s’étonner de la magie par laquelle la nouvelle avait pu être aussi rapidement transmise. La population vint tambouriner aux portes d’Arpello, exigeant qu’il marche vers le sud pour repousser l’ennemi au delà du Tybor. Il aurait pu subtilement faire observer que ses forces n’y suffiraient pas, et qu’il ne pourrait lever une armée tant que les barons ne l’auraient pas reconnu pour roi. Mais il était ivre de puissance et lui rit au nez.
Un jeune étudiant, Athenides, grimpa sur une colonne, dans le marché, et avec des paroles brûlantes accusa Arpello de tirer les marrons du feu pour Strabonus, peignit un tableau épouvantable de l’existence sous la férule des Kothiens avec Arpello comme satrape, et avant qu’il ait fini, la multitude hurlait sa terreur et sa rage. Arpello envoya ses soldats arrêter le garçon, mais la foule l’entoura, l’enleva et s’enfuit avec lui, repoussant les séides avec un déluge de pierres et de chats morts. Une volée de traits d’arbalète mit la populace en déroute, et une charge de cavaliers joncha le marché de cadavres, mais Athenides parvint à sortir de la ville pour aller supplier Trocero de reprendre Tarantia et de partir au secours de Shamar.
Athenides trouva Trocero en train de lever le camp hors des murs, s’apprêtant à marcher sur Poitain, dans les marches sud-est du royaume. Aux supplications pressantes du jeune homme, Trocero répondit qu’il ne possédait pas de forces suffisantes pour s’emparer de Tarantia même avec le secours de la population, ni pour affronter Strabonus. De plus, des nobles cupides pilleraient Poitain derrière son dos pendant qu’il combattrait les Kothiens. Le roi mort, chacun devait protéger les siens. Il partait donc pour Poitain afin de la défendre de son mieux contre Arpello et ses alliés de l’étranger.
Pendant qu’Athenides s’efforçait de convaincre Trocero, la foule, dans sa fureur impuissante, continuait d’envahir les rues de la ville. Au pied de la haute tour à côté du palais royal la multitude se massait et grouillait, hurlant sa haine à Arpello, qui était monté sur une des tourelles et riait tandis que ses archers, rangés le long des créneaux, se tenaient prêts, le doigt sur la détente de leur arbalète.
Le prince de Pellia était un homme trapu de taille moyenne, à la sombre et farouche figure. C’était un intrigant mais aussi un combattant. Sous sa longue tunique de soie galonnée d’or aux manches à crevés luisait de l’acier bruni. Ses longs cheveux noirs étaient bouclés et parfumés, retenus par un bandeau de tissu d’argent, mais à sa hanche pendait une large et longue épée dont la garde ornée de joyaux était usée par de nombreuses campagnes.
— Imbéciles ! Fous ! Hurlez tant que vous voudrez ! Conan est mort, et Arpello est roi !
Qu’importait que toute l’Aquilonie se liguât contre lui ? Il avait assez d’hommes pour tenir à l’intérieur des puissantes murailles de la ville jusqu’à l’arrivée de Strabonus. Mais l’Aquilonie était divisée. Déjà les barons prenaient les armes pour s’emparer des trésors de leurs voisins. Arpello n’avait à maîtriser que la foule impuissante. Strabonus fendrait les rangs désordonnés des barons en guerre comme la proue d’une galère l’écume de l’océan, et en l’attendant Arpello n’avait qu’à tenir la capitale royale.
— Fous ! Imbéciles ! Arpello est roi !
Le soleil s’élevait au-dessus de la tour de l’est. Dans l’aube rougeoyante apparut un petit point noir qui devint gros comme une chauve-souris, puis comme un aigle. Alors, tous ceux qui le voyaient poussèrent des cris de stupéfaction car, au-dessus des murailles de Tarantia, fondit une forme telle que les hommes n’en avaient jamais vue, et dont il n’était question que dans les légendes à demi oubliées, et d’entre ses ailes gigantesques bondit une silhouette humaine alors que la chose survolait en rugissant la haute cour. Elle disparut dans un bruit d’ailes semblable au tonnerre et les gens clignèrent des yeux, croyant rêver. Car au sommet de la tourelle se dressait une silhouette barbare, à demie nue, couverte de sang et brandissant une immense épée. Et de la multitude une clameur monta qui secoua les murailles.
— Le roi ! C’est le roi !
Arpello resta pétrifié ; puis, poussant un cri, il dégaina et bondit sur Conan. Avec un rugissement de lion, le Cimmérien para la lame sifflante, jeta sa propre épée, saisit le prince et le souleva au-dessus de sa tête, le tenant par le cou et l’entrejambe.
— Emporte tes complots en enfer avec toi ! gronda-t-il et, comme un sac de sel il projeta le prince de Pellia de toutes ses forces, l’envoyant tournoyer dans le vide.
Le peuple recula quand le corps tomba de cent cinquante pieds pour s’écraser sur les dalles de marbre, dans un éclaboussement de sang et de cervelle, brisé dans son armure comme un hanneton écrasé.
Les archers des remparts reculèrent, pris de peur. Ils s’enfuirent, et les conseillers assiégés surgirent du palais et les taillèrent en pièces avec un joyeux entrain. Les chevaliers et les hommes d’armes pelliens cherchèrent leur salut dans la rue, et la foule en fit de la chair à pâté. Comme une marée humaine la multitude déferla, des casques et des heaumes empanachés dansèrent au-dessus des têtes blondes et disparurent ; des épées s’abattirent sans merci sur une forêt de piques, et par-dessus tout s’élevait le hurlement de la foule, les cris de triomphe se mêlant aux râles d’agonie. Et, tout là-haut, le roi nu se penchait aux vertigineux créneaux, agitant ses bras puissants en s’abandonnant à un rire gargantuesque qui se moquait de toutes les foules et de tous les princes, et aussi de lui-même.
★
Un grand arc, un arc puissant, et que la nuit soit terrible,
La corde bandée, la flèche pointée, et le roi de Koth pour cible.
Chant des archers de Bossonie
Le soleil de l’après-midi scintillait sur les eaux paisibles du Tybor baignant les bastions sud de Shamar. Les défenseurs hagards savaient que rares seraient ceux qui verraient de nouveau se lever le soleil. Les tentes des assiégeants parsemaient la plaine. Le peuple de Shamar, écrasé par le nombre, n’avait pu empêcher l’ennemi de franchir le fleuve. Des barges, liées entre elles, formaient un pont par lequel étaient passées les hordes de l’envahisseur. Strabonus n’avait pas osé pousser en Aquilonie en laissant Shamar, libre, derrière lui. Il avait envoyé sa cavalerie légère, ses spahis, dans l’intérieur des terres pour ravager le pays, et avait dressé ses engins de siège dans la plaine. Une flottille de bateaux que lui avait fournie Amalrus était à l’ancre au milieu du fleuve, là où les remparts plongeaient dans l’eau. Certains de ces bateaux avaient été coulés par les pierres des balistes de la ville qui déchiquetaient les ponts de bois et crevaient la coque, mais le reste tenait bon et de leur proue et de leurs hunes, protégés par des mantelets de fer, des archers semaient la mort parmi les défenseurs des remparts. C’étaient des Shemites, venus au monde un arc à la main, qu’aucun archer aquilonien ne pouvait égaler.
Du côté de la terre, des catapultes faisaient pleuvoir sur la ville d’énormes rochers et des troncs d’arbres qui crevaient les toits ou écrasaient les hommes comme des insectes ; des béliers frappaient inlassablement les murs ; des sapeurs s’enfonçaient comme des taupes sous la terre pour aller placer leurs mines au pied des tours. Les douves avaient été barrées à chaque extrémité, vidées de leur eau et le fossé empli de pierres, de terre, de cadavres d’hommes et de chevaux. Sous les murs grouillaient les guerriers bardés de fer qui tentaient d’enfoncer les portes, dressaient des échelles, poussaient des tours de siège garnies de lanciers contre les tourelles.
L’espoir avait abandonné la ville, où quinze cents hommes à peine résistaient à quarante mille assaillants. Aucune nouvelle n’était parvenue du royaume dont cette ville était un avant-poste. Conan était mort ; du moins les envahisseurs le clamaient-ils joyeusement. Seuls les puissantes murailles et le courage désespéré des défenseurs parvenaient à les repousser encore, mais cela ne pourrait durer bien longtemps. Le mur ouest n’était plus qu’une masse de décombres sur lesquels les défenseurs trébuchaient et livraient de furieux corps à corps contre les envahisseurs. Les autres murs commençaient à s’écrouler, détruits par les mines souterraines et les tours vacillaient comme des ivrognes.
Les assiégeants se massaient à présent pour l’assaut final. Les oliphants résonnaient, les armées d’acier s’assemblaient dans la plaine. Les tours de siège, couvertes de cuir, roulaient en tonnant. La population de Shamar aperçut les étendards de Koth et d’Ophir claquant côte à côte au centre, et distingua parmi les chevaliers étincelants la silhouette trapue, en armure noire, de Strabonus et la cotte de vermeil d’Amalrus. Entre eux, chevauchait un être qui fit blêmir les plus courageux, une maigre silhouette de vautour en longue robe flottante. Les piquiers avancèrent en se déployant comme les vagues scintillantes d’un fleuve d’acier en fusion ; les chevaliers éperonnèrent leurs destriers, les lances se dressèrent, leurs guidons volant au vent. Les défenseurs des remparts poussèrent un long soupir, confièrent leur âme à Mitra et crispèrent la main sur leurs armes ensanglantées.
Soudain, une sonnerie de trompette résonna dans le fracas des armures. Un martèlement de sabots couvrit le grondement de l’armée en marche. Au nord de la plaine que traversaient les ennemis se dressaient des collines basses, s’étageant au nord et à l’ouest comme un gigantesque escalier. À présent, dévalant de ces collines comme de l’écume chassée par la tempête jaillirent les spahis qui étaient allés dévaster la région environnante, couchés sur leurs montures et piquant des deux, et derrière eux le soleil scintilla sur des rangs d’acier mouvants. Surgirent des défilés et apparurent à la vue de tous, des cavaliers bardés de fer au-dessus desquels flottait le grand étendard d’Aquilonie frappé du lion.
Des guetteurs soudain électrisés monta un cri qui fendit les cieux. Délirant de joie, les guerriers frappèrent de leurs épées bien trempées leurs boucliers martelés, et le peuple de la ville – riches marchands ou mendiants, catins en cotte rouge ou grandes dames vêtues de soie – tomba à genoux pour entonner un hymne d’action de grâce à Mitra, des larmes de reconnaissance ruisselant sur leurs joues.
Strabonus, lançant frénétiquement des ordres, poussa son cheval devant celui d’Arbanus qui voulait contourner la lourde armée pour aller affronter cette menace inattendue et gronda :
— Nous sommes les plus forts, à moins qu’ils n’aient des renforts cachés dans ces collines. Les hommes sur les tours d’assaut peuvent prévenir toute sortie de la ville. Ce ne sont que des Poitainiens.
Nous aurions dû nous douter que Trocero tenterait quelque acte de bravoure insensé !
Amalrus s’exclama alors avec stupéfaction :
— Je vois Trocero et son capitaine Prospero… mais qui chevauche entre eux ?
— Ishtar ait pitié de nous ! glapit Strabonus en pâlissant. C’est le roi Conan !
— Vous êtes fous ! s’écria Tsotha dans un sursaut de rage. Conan est dans le ventre de Satha depuis deux jours !
Tirant sur ses rênes il se retourna pour contempler l’armée qui se ruait dans la plaine. Il était impossible de se méprendre sur l’identité de la gigantesque silhouette en armure noire niellée d’or montant un immense destrier noir, qui galopait sous la soie mouvante du grand étendard. Un hurlement de fureur s’échappa des lèvres de Tsotha, et sa barbe fut éclaboussée de salive. Pour la première fois de sa vie Strabonus voyait le magicien complètement décontenancé, et ce spectacle lui fit peur.
— C’est de la sorcellerie ! glapit Tsotha en tirant nerveusement sur sa barbe. Comment aurait-il pu s’échapper et atteindre son royaume à temps pour lever aussi vite une telle armée ? C’est l’œuvre de Pelias, qu’il soit maudit ! Et maudit suis-je pour ne pas l’avoir tué quand je l’avais à ma merci !
En entendant prononcer le nom d’un homme qu’ils croyaient mort depuis dix ans, les rois sursautèrent, et la panique des chefs se communiqua à l’armée. Tous avaient reconnu le cavalier à l’étalon noir. Tsotha devina la crainte superstitieuse de ses hommes, et la rage déforma ses traits, les transformant en un masque diabolique.
— En avant ! hurla-t-il en agitant follement ses bras décharnés. Nous sommes les plus forts ! Chargez, écrasez ces chiens ! Ce soir, nous festoierons dans les ruines de Shamar ! O Set ! (et levant les bras il invoqua le dieu-serpent à l’épouvante de Strabonus lui-même) donne-nous la victoire et je jure de t’offrir cinq cents vierges de Shamar ruisselantes de sang !
Cependant, l’armée adverse avait débouché dans la plaine. Derrière les chevaliers semblait chevaucher une deuxième armée irrégulière, montée sur de petits chevaux rapides. Ces cavaliers mirent pied à terre et se formèrent en troupes de fantassins… Massifs archers bossoniens et hardis piquiers du Gunderland, leurs boucles rousses tombant sur leurs épaules de leurs casques d’acier.
C’était une armée disparate que Conan avait réunie, dans les heures de folie qui avaient suivi son retour dans sa capitale. Il avait chassé la populace en furie qui voulait attaquer les soldats pelliens tenant les remparts extérieurs de Tarantia, et les avait persuadés d’entrer à son service. Il avait envoyé un cavalier rapide à la poursuite de Trocero pour le ramener. Avec ce petit noyau de guerriers, il était parti à marche forcée vers le sud, recrutant sur sa route hommes et chevaux. Les nobles de Tarantia et des campagnes environnantes étaient venus grossir ses forces, et il avait enrôlé des recrues dans tous les villages et tous les châteaux où il passait. Malgré tout, ce n’était qu’une bien modeste troupe qu’il avait réunie pour aller affronter les hordes des envahisseurs, mais sa qualité compensait sa faiblesse numérique.
Dix-neuf cents cavaliers en armure le suivaient, le gros des forces représentées par les chevaliers poitainiens. Les mercenaires et les soldats de métier à la solde des nobles loyaux formaient son infanterie, cinq mille archers et quatre mille piqueurs. L’armée avançait en bon ordre, d’abord les archers, puis les piquiers et derrière eux les chevaliers chevauchant au pas.
Contre eux Arbanus lança ses troupes, et l’armée alliée avança comme un océan d’acier scintillant. Les guetteurs sur les remparts de la ville frémirent en voyant cette immense cohorte dont la puissance surpassait de loin les forces des sauveteurs. En avant marchaient les archers shemites, puis venaient les lanciers kothiens, et enfin les chevaliers en cotte de mailles de Strabonus et d’Amalrus. L’intention d’Arbanus était évidente : il voulait utiliser ses fantassins pour balayer l’infanterie de Conan, et ouvrir la voie à la charge écrasante de sa cavalerie lourde.
Les Shemites attaquèrent à trois cents toises et les flèches tombèrent comme grêle entre les armées, assombrissant le soleil. Les archers de l’ouest, endurcis par mille ans de guerre impitoyable contre les sauvages Pictes, continuèrent d’avancer posément, reformant les rangs quand des camarades tombaient. Ils étaient en nombre fort inférieur, et l’arc shemite avait une bien plus grande portée que les leurs, mais la précision des Bossoniens surpassait celle des ennemis, tout comme leur moral et l’excellence de leurs armes. Arrivés à bonne portée de tir ils lâchèrent leurs flèches et des rangs entiers de Shemites s’écroulèrent. Les guerriers à barbe bleue dans leurs légères cottes de mailles ne pouvaient résister à une telle attaque, alors que les Bossoniens étaient mieux protégés. Ils s’enfuirent, jetant leurs arcs, et leur déroute désorganisa les rangs des lanciers kothiens qui les suivaient.
Sans le soutien des archers, ces hommes d’armes tombèrent par centaines sous les traits des Bossoniens et, chargeant follement de trop près, ils furent accueillis par les armes des piquiers. Aucune infanterie n’égalait celle des sauvages Gunderlandais (dont la patrie, la province la plus septentrionale de l’Aquilonie, n’était qu’à un jour de voyage au travers des marches de Bossonie des frontières de Cimmérie) qui, nés et entraînés pour la guerre, représentaient le sang le plus pur de tous les peuples Hyboriens. Les lanciers kothiens, démoralisés par leurs pertes, furent taillés en pièces et battirent en retraite dans le plus grand désordre.
Strabonus rugit de colère quand il vit son infanterie repoussée, et ordonna la charge générale. Arbanus hésita, observant que les Bossoniens se reformaient en bon ordre devant les chevaliers aquiloniens qui avaient retenu leurs chevaux et n’avaient pas bougé pendant la mêlée. Le général conseilla un repli stratégique, pour attirer les chevaliers de l’ouest hors de la couverture des arcs, mais Strabonus était congestionné de fureur. Il considéra les longs rangs étincelants de ses chevaliers, foudroya du regard la poignée d’hommes en cottes de mailles qui l’affrontait, et répéta à Arbanus de commander la charge.
Le général confia son âme à Ishtar et fit sonner l’oliphant d’or. Dans un grondement de tonnerre la forêt de lances s’abattit à l’horizontale et l’immense armée s’élança dans la plaine, poussée par son élan furieux. La terre trembla sous le grondement des sabots et l’éblouissement d’or et d’acier obligea les guetteurs des tours de Shamar à fermer les yeux.
Les escadrons enfoncèrent les rangs des lanciers, bousculant à la fois ami et ennemi, et se précipitèrent sur les dents aiguës des flèches des Bossoniens. Ils tonnèrent dans la plaine, ils foncèrent sombrement dans la mêlée tandis que la tempête jonchait leur chemin de chevaliers étincelants tombant comme feuilles mortes. Encore cent foulées et ils s’abattraient telle la foudre, sur les Bossoniens qu’ils faucheraient comme du blé ; mais la chair et le sang ne pouvaient endurer le déluge de mort qui hurlait autour d’eux. Épaule contre épaule, les pieds bien écartés et bien plantés se tenaient les archers, bandant leurs arcs et pointant leurs flèches pour tirer comme un seul homme, en poussant des cris de mort.
Tous les premiers rangs des chevaliers s’abattirent, et ceux qui suivaient trébuchèrent et tombèrent sur les corps des hommes et des chevaux hérissés de flèches comme des pelotes à épingles. Arbanus tomba, une flèche dans la gorge, son crâne fracassé par les sabots de son destrier agonisant ; et le chaos régna dans l’armée désorganisée. Strabonus hurlait un ordre, Amalrus un autre, et dans tous les cœurs régnait la terreur superstitieuse qu’avait éveillée la vue de Conan vivant.
Et tandis que les rangs scintillants se mêlaient et se confondaient, les trompettes de Conan retentirent, les archers s’écartèrent et passa la terrible charge des chevaliers aquiloniens.
Les armées se heurtèrent avec la violence d’un tremblement de terre qui secoua les tours branlantes de Shamar. Les escadrons en déroute des envahisseurs ne purent résister à ce coin d’acier hérissé de lances qui passait au travers de leurs rangs comme la foudre. Les longues lances des assaillants les décimèrent, et au cœur de cette armée chevauchaient les chevaliers de Poitain, armés de leurs terrifiantes épées à double tranchant.
Le fracas d’acier était semblable au bruit d’un million de marteaux sur un million d’enclumes. Les guetteurs des tours étaient étourdis, assourdis par le bruit de tonnerre, et se cramponnaient aux créneaux, en voyant à leurs pieds le tourbillon de fer déferler et refluer, les panaches sauter sous les coups des épées, les guidons et les étendards s’agiter et disparaître.
Amalrus tomba et mourut piétiné sous les sabots des chevaux, la clavicule brisée par la grande épée de Prospero. Un grand nombre d’envahisseurs avaient cerné les dix-neuf cents chevaliers de Conan mais contre ce coin d’acier compact qui s’enfonçait de plus en plus profondément dans les formations relâchées de l’ennemi, les chevaliers de Koth et d’Ophir s’acharnaient et frappaient en vain. Ils ne purent faire dévier la charge.
Archers et piquiers, ayant anéanti l’infanterie kothienne dont les survivants s’enfuyaient en désordre, parvinrent aux abords de la bataille et se mirent à tirer leurs flèches à bout portant, courant pour éventrer les chevaux et couper leurs sangles avec des couteaux, ou désarçonner et empaler les cavaliers avec leurs longues piques.
À la pointe de ce triangle d’acier, Conan hurlait son cri de guerre païen et son immense épée décrivait des arcs scintillants qui réduisaient à néant les bourguignottes ou les heaumes. Dans un furieux galop il traversa les rangs des ennemis bardés de fer, et les chevaliers de Koth se refermèrent derrière lui, le séparant de ses propres troupes. Comme la foudre, Conan frappait, dévastant les rangs par la puissance de sa rage et sa vélocité, jusqu’à ce qu’il se trouve face à face avec Strabonus, livide, entouré de ses gardes du palais. À ce moment, le sort de la bataille fut dans la balance, car avec sa supériorité en nombre Strabonus avait encore une chance d’arracher la victoire.
Mais il hurla en voyant enfin à sa portée son plus grand ennemi et brandit instinctivement sa hache de guerre. Elle s’abattit bruyamment sur le casque de Conan, faisant jaillir des étincelles, et le Cimmérien faillit tomber mais se redressa et frappa à son tour. La lame de cinq pieds enfonça le heaume et le crâne de Strabonus ; le destrier du roi se cabra, projetant à terre un cadavre inerte. Un grand cri monta de toute l’armée, qui hésita et recula. Trocero et ses hommes, frappant d’estoc et de taille, se ruèrent en avant, rejoignirent Conan, et le grand étendard de Koth s’abattit. À ce moment, derrière les envahisseurs stupéfaits et ahuris, monta une puissante clameur et les flammes d’un immense brasier. Les défenseurs de Shamar avaient opéré une sortie désespérée, mis en pièces les hommes massés aux portes et s’étaient répandus dans le camp des assiégeants où ils brûlaient les tentes et détruisaient les machines de guerre. Ce fut la dernière goutte. L’étincelante armée se dispersa et s’enfuit, et les conquérants encouragés la taillèrent en pièces en pleine course.
Les fugitifs se précipitèrent vers le fleuve mais les marins de la flottille, harcelés par les pierres et les flèches des citoyens enhardis, levèrent l’ancre pour se réfugier sur l’autre rive, abandonnant leurs camarades à leur sort. Parmi ceux-ci, nombreux furent ceux qui franchirent le fleuve à la course par le pont de barges, avant que les hommes de Shamar en tranchent les liens et les envoient à la dérive. Alors la bataille se transforma en massacre. Jetés à l’eau pour s’y noyer dans leur armure ou écrasés le long de la berge, les envahisseurs périrent par milliers. Pas de quartier.
Des contreforts des collines aux berges du Tybor, la plaine était jonchée de cadavres et le fleuve dont les eaux étaient rougies de sang charriait des morts par centaines. Sur les dix-neuf cents chevaliers qui étaient partis vers le sud derrière Conan, il n’en restait guère que cinq cents pour se vanter de leurs blessures, et le massacre parmi les archers et les piquiers avait été effroyable. Mais l’immense armée scintillante de Strabonus et d’Amalrus n’existait plus et ceux qui avaient fui ne valaient guère mieux que les morts.
Pendant que la tuerie se poursuivait le long du fleuve, le dernier acte de ce sombre drame se jouait sur l’autre rive. Tsotha était de ceux qui avaient pu franchir le pont de barges avant sa destruction, filant comme le vent sur un étrange destrier efflanqué dont l’allure ne pouvait être égalée par aucun cheval normal. Écrasant et bousculant sans scrupule amis et ennemis, il atteignit la rive sud et un coup d’œil en arrière lui révéla une sombre silhouette montée sur un énorme étalon noir qui le poursuivait. Les cordes avaient été déjà tranchées, les barges dérivaient, mais Conan continuait sa course folle, sautant d’embarcation en embarcation comme un homme pourrait sauter d’un bloc de glace à un autre sur une banquise. Tsotha hurla une imprécation, mais le grand étalon fit un dernier bond prodigieux qui l’amena sur la rive. Alors le magicien s’enfuit dans les prés déserts, et le roi le poursuivit, à une allure démente, sans un mot, brandissant la grande épée qui marquait sa ciste de gouttes de sang.
Ils galopaient follement, le gibier et le chasseur, et l’étalon noir ne parvenait pas à gagner d’une ligne bien qu’il courût de tout son cœur, de toutes ses forces. Dans un paysage crépusculaire aux ombres fugaces et au rougeoiement de couchant ils fuirent, jusqu’à ce que le spectacle et le bruit du massacre disparaissent derrière eux. Alors un point noir apparut dans le ciel, qui grandit et devint un aigle immense. Plongeant du haut du firmament, il visa la tête du destrier de Tsotha, qui hennit et se cabra, jetant à terre son cavalier.
Le vieux Tsotha se releva et fit face à son poursuivant, les yeux luisant comme ceux d’un serpent furieux, la figure devenue comme un masque de rage inhumaine. Il tenait dans chaque main un objet scintillant et Conan devina qu’il portait la mort aux poings.
Le roi mit pied à terre et marcha vers son ennemi, dans le bruit de fer de son armure, son épée levée haut.
— Nous nous retrouvons, sorcier ! cria-t-il avec un rire sauvage.
— Recule ! glapit Tsotha dans un cri de chacal assoiffé de sang. J’arracherai la chair de tes os ! Tu ne peux pas me vaincre ! Si tu m’abats, si tu me mets en pièces, les morceaux de chair et d’os se rassembleront et te hanteront jusqu’à ta mort ! Je vois la main de Pelias dans tout ceci, mais je vous défie tous les deux ! Je suis Tsotha, fils de…
Conan s’élança, l’épée luisante, le regard crispé et méfiant. La main droite de Tsotha recula et jaillit, et le roi se baissa promptement. Quelque chose passa au-dessus de sa tête, casquée pour exploser derrière lui, brûlant la terre elle-même dans une bouffée de feu infernal. Avant que Tsotha puisse lancer le globe qu’il avait dans la main gauche l’épée de Conan s’abattit en travers de son cou maigre. La tête du magicien sauta de ses épaules, poussée par une fontaine de sang, et le corps s’écroula dans sa robe de soie. Pourtant les yeux noirs furieux luisaient toujours et regardaient fixement Conan, les lèvres grimaçaient horriblement et le long du corps les mains se levaient hideusement, comme pour chercher la tête coupée. À ce moment, dans un grand bruit d’ailes, quelque chose tomba du ciel… L’aigle qui avait effrayé le cheval de Tsotha s’abattit et dans ses serres puissantes il saisit la tête ruisselante et s’envola. Conan resta figé de stupeur car de la gorge de l’oiseau montait un rire humain, la voix de Pelias le magicien.
Il se produisit alors une chose épouvantable ; le corps sans tête se releva et prit la fuite sur des jambes flageolantes, les mains tendues vers le petit point noir qui diminuait et s’éloignait dans le crépuscule ; Conan était debout, immobile comme une statue de pierre, contemplant la silhouette chancelante qui s’éloignait rapidement dans les ombres violettes du soir tombant.
— Crom ! jura-t-il enfin en haussant les épaules. La peste soit de ces jalousies de sorciers ! Pelias a été bon pour moi, mais du diable si j’ai envie de le revoir. Qu’on me donne plutôt une épée saine et un bon ennemi normal pour l’y plonger ! Enfer et damnation ! Que ne donnerais-je pas pour un flacon de vin !