Stories 93 / Random

Stories by robert bloch

le rodeur des étoiles (french)

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Je ne puis rendre nul autre que moi responsable de cette affaire. Ce fut ma propre maladresse qui fit fondre sur nous cette horreur imprévisible, ma propre stupidité qui causa notre perte. La confession de ma faute ne peut plus nous servir à rien ; mon ami est mort et, afin d’échapper à la menace d’un sort pire que la mort, je dois le suivre dans les ténèbres. Jusqu’ici, j’ai eu recours au pouvoir sans cesse décroissant de l’alcool et des drogues pour amortir les douleurs du souvenir, mais je ne trouverai la véritable paix que dans la tombe.
Avant de partir, je tiens à raconter mon histoire, afin qu’elle serve d’avertissement, de crainte que d’autres ne commettent la même erreur et ne subissent un sort semblable.
Je suis un auteur de contes fantastiques. Depuis ma plus tendre enfance, j’ai été captivé par le mystère, fasciné par l’inconnu. Les craintes sans nom, les rêves singuliers, les étranges fantasmes à demi intuitifs qui hantent notre esprit ont toujours exercé sur moi une puissante et inexplicable fascination.
En littérature, j’ai suivi des sentiers ténébreux avec Poe et rampé dans l’ombre avec Machen ; j’ai parcouru les domaines des étoiles horrifiantes en compagnie de Baudelaire, je me suis plongé dans le plus profond de la folie terrestre grâce aux plus anciennes légendes. Un maigre talent de dessinateur m’a conduit à tenter de représenter les créatures d’un autre monde qui hantent mes cauchemars. Cette même et sombre tendance intellectuelle qui guidait mon crayon me donnait du goût pour les plus obscurs royaumes de la composition musicale ; les accents symphoniques de la Danse Macabre me plaisaient plus que tout. Bientôt ma vie intérieure devint un sabbat monstrueux d’horreurs diverses.
À part ça, mon existence restait assez terne. Mon enfance à l’école, mon adolescence au lycée passèrent vite. Avec le temps, je me surpris à m’abandonner de plus en plus à la vie d’un ermite impécunieux, une vie tranquille, philosophique, parmi mes livres et mes rêves.
Un homme doit bien vivre. Physiquement et intellectuellement inapte au travail manuel, je cherchai vaguement une voie, une vocation. La crise économique compliquait les choses à un point presque intolérable, et pendant quelque temps je faillis bien sombrer dans la misère. Ce fut alors que je pris la décision d’écrire.
Je me procurai une vieille machine à écrire, une ramette de papier bon marché et quelques feuilles de carbone. Le choix d’un sujet ne me faisait pas souci. Quel meilleur domaine que celui, illimité, d’une imagination débridée ? J’allais écrire des récits d’horreur, de crainte, de mort. Du moins, tant était grande ma naïveté, telle était mon intention.
Mes premières tentatives eurent tôt fait de m’apprendre à quel point j’avais échoué. J’étais bien loin du but que je m’étais fixé. Mes rêves si vifs devenaient sur le papier un navrant chaos de lourds adjectifs, et je ne pouvais trouver de mots pour exprimer l’admirable terreur de l’inconnu. Mes premiers manuscrits ne furent que des documents futiles et désolants et les quelques magazines spécialisés dans ces sujets les refusèrent à l’unanimité.
Il me fallait vivre. Lentement mais sûrement je commençai à ajuster mon style à mes idées. Laborieusement, je m’efforçai de développer mon vocabulaire, de parfaire mon style, j’expérimentai des mots et des tournures de phrases. C’était du travail, un dur travail. J’appris bientôt ce qu’était le travail à la sueur de son front. Finalement, un de mes récits fut accepté ; puis un second, un troisième, un quatrième. J’appris bientôt à maîtriser les « ficelles » du métier, et enfin l’avenir sembla me sourire. Ce fut d’un cœur plus léger que je retournai à ma vie de rêve et à mes livres bien-aimés. Mes nouvelles me procuraient un certain bien-être, encore qu’assez maigre, mais pour le moment cela me suffisait. Pas pour longtemps. L’ambition, cette illusion éternelle, fut la cause de ma perte.
Je voulais écrire un véritable roman ; pas un de ces récits éphémères et stéréotypés que je concoctais pour les magazines, mais une œuvre d’art. La création de ce chef-d’œuvre devint mon idéal. Je n’étais pas un bon écrivain, mais cela n’était pas uniquement dû à mes maladresses de style. À mon avis, la faute revenait au choix de mes sujets. Les vampires, les loups-garous, les goules, les monstres mythologiques, toutes ces choses n’avaient guère d’intérêt. La banalité de l’imagerie, l’emploi abusif des adjectifs et un point de vue prosaïquement anthropocentrique étaient préjudiciables à la production d’un excellent récit fantastique.
Il me fallait trouver de nouveaux sujets, des intrigues vraiment insolites. Si seulement je pouvais concevoir quelque chose de totalement hors du monde, d’absolument macrocosmique, de tératologiquement incroyable !
Je rêvais de connaître les chansons que chantent les démons en volant entre les étoiles, ou d’entendre les voix des anciens dieux chuchotant leurs secrets dans le vide éternel. Je désirais fébrilement connaître les terreurs du tombeau, le baiser des vers sur ma langue, la froide caresse d’un linceul pourri sur mon corps. J’avais soif des secrets cachés au fond des yeux des momies, et brûlais d’apprendre la sagesse des vers. Alors je pourrais réellement écrire, et tous mes rêves seraient réalisés.
Je cherchai un moyen. Discrètement, j’entamai une correspondance avec des penseurs et des rêveurs isolés, à travers tout le pays. Il y avait un ermite dans les montagnes de l’ouest, un savant dans les plaines désolées du nord, un rêveur mystique en Nouvelle-Angleterre, Ce fut par ce dernier que j’appris l’existence dé certains livres anciens pleins de légendes étranges. Il me cita à mots couverts certains passages du célèbre Necronomicon, me parla timidement d’un certain Livre d’Eibon dont on disait qu’il surpassait le précédent par la totale folie de ses blasphèmes. Lui-même avait étudié ces volumes redoutables, mais il me conseillait de ne pas aller trop loin. Il avait entendu parler de bien des faits étranges, tout jeune enfant dans l’Arkham aux sorcières, où les vieilles ombres continuent de rôder en ricanant, et depuis lors il s’était sagement interdit de pénétrer plus avant dans le domaine obscur de la magie noire.
Finalement, et sur mon insistance pressante, il me fournit à contre-cœur les noms de certaines personnes capables de m’aider dans mes recherches. C’était un écrivain brillant, d’une grande notoriété, et je savais qu’il était vivement intéressé par l’issue de cette affaire.
Dès que je reçus sa précieuse liste, je me lançai dans une vaste campagne postale afin d’obtenir les volumes désirés. Mes lettres étaient expédiées à des universités, des bibliothèques privées, des mages réputés et aux grands prêtres de certains cultes obscurs et secrets. Mais j’allai de déception en désappointement.
Les réponses que je reçus furent nettement froides, souvent hostiles. De toute évidence, les possesseurs de ces ouvrages étaient furieux que leur secret pût être dévoilé ainsi par un inconnu trop curieux. Je reçus même des menaces anonymes par la poste, ainsi qu’un coup de téléphone fort alarmant. Cela m’inquiétait beaucoup moins que de constater que mes efforts aboutissaient à un échec. Les négations, les refus, les évasions, les menaces, rien de cela ne pouvait m’être utile. Il me fallait chercher ailleurs.
Les librairies ! Peut-être pourrais-je découvrir ce que je cherchais, sur une étagère poussiéreuse et oubliée !
Ainsi débuta une interminable quête. J’appris à supporter mes innombrables déceptions avec un calme imperturbable. Aucun des libraires que j’interrogeai n’avait entendu parler de l’effroyable Necronomicon, du maléfique Livre d’Eibon ou de l’inquiétant Cultes des Goules.
Ne trouvant rien à Milwaukee, j’allai tenter ma chance à Chicago. J’avais l’intention d’y passer une semaine, mais je fus contraint de demeurer plus d’un mois dans cette ville. Jamais de ma vie je n’avais visité autant de librairies !
Ma persévérance fut récompensée. Dans une vieille petite boutique de South Dearborn Street, sur des étagères poussiéreuses apparemment oubliées, je trouvai enfin ce que je cherchais. J’y découvris, entre deux très anciennes éditions de Shakespeare, un épais volume relié de cuir noir intitulé De Vermis Mysteriis, autrement dit « Les Mystères des Vers ».
Le libraire fut incapable de me dire comment ce livre était tombé entre ses mains. Sans doute l’avait-il acquis depuis longtemps, dans un lot vendu aux enchères. Il ignorait manifestement ce que représentait cet ouvrage, car je pus l’acheter pour un dollar. Il enveloppa soigneusement le gros volume, fort satisfait de cette vente inattendue, et me souhaita le bonsoir d’un air tout à fait heureux.
Je m’en allai précipitamment, le précieux volume sous le bras. Quelle trouvaille ! J’avais entendu parler de ce livre, dont l’auteur était Ludwig Prinn. Celui-là même qui avait péri sur le bûcher à Bruxelles au temps de l’inquisition. Un curieux individu – alchimiste, nécromant, mage réputé – qui se vantait d’avoir atteint un âge miraculeux lorsque le bras séculier le livra aux flammes. On racontait qu’il prétendait être le dernier survivant de la malheureuse quatrième croisade et qu’il en donnait pour preuve divers documents et parchemins moisis. On retrouve le nom d’un certain Boniface de Montferrat, mais les sceptiques considéraient Ludwig comme un imposteur un peu fou, tout en reconnaissant qu’il pouvait être un descendant de ce croisé.
Ludwig affirmait avoir appris les secrets de la sorcellerie alors qu’il était captif, en Syrie, où il aurait fréquenté, grâce aux mages de ce pays, les djinns et les efrits des vieux mythes orientaux. On croit savoir qu’il a passé quelque temps en Égypte et certaines légendes circulent parmi les derviches de Libye concernant les activités de l’ancien voyant à Alexandrie.
Quoi qu’il en soit, il passa ses dernières années dans le plat pays de Flandre où il avait vu le jour et où il habitait, assez naturellement, dans les ruines d’un mausolée pré-romain dans une forêt proche de Bruxelles. Ludwig y aurait vécu en compagnie d’une foule de familiers et de créatures mystérieusement invoquées. Certains manuscrits parvenus jusqu’à nous nous apprennent qu’il était entouré de « compagnons invisibles » et servi par des « domestiques descendus des étoiles ». Les paysans du cru n’osaient s’aventurer la nuit dans la forêt, car ils avaient peur de certains sons résonnant au clair de lune, et n’avaient nul désir de voir ce que l’on adorait au pied des vieux autels païens qui se dressaient encore au fond de sombres clairières.
Pendant de longues années, le thaumaturge jouit d’une infâme réputation dans la région, et nombreux furent les pèlerins qui vinrent à lui pour demander des horoscopes, des prophéties, ainsi que des philtres, des potions et des talismans. Certains récits parvenus jusqu’à nous parlent à mots couverts de sa demeure sépulcrale, des reliques sarrasines, des serviteurs invisibles qu’il avait invoqués. Tous les chroniqueurs semblent éprouver une certaine répugnance quand il s’agit de décrire ces serviteurs, mais tous sont d’accord pour affirmer que le redoutable, vieillard était doué de pouvoirs surnaturels.
Quoi qu’il en soit, ces créatures qu’il commandait ne furent pas revues après la capture de Prinn par la sainte Inquisition. Les soldats trouvèrent la grotte vide, et la pillèrent avant de la détruire. Les entités surnaturelles, les étranges instruments, les obscurs troupeaux et les enclos, tout avait disparu le plus curieusement du monde. Une fouille des bois menaçants et un examen craintif des singuliers autels n’apprirent rien. On trouva des traces de sang frais sur les autels, sur le chevalet aussi quand on interrogea Prinn. Des tortures particulièrement raffinées n’avaient rien pu tirer de ce mage taciturne si bien que les bourreaux, lassés, avaient fini par jeter le vieux sorcier dans une oubliette.
Ce fut dans son cachot, en attendant son procès, qu’il écrivit son De Vermis Mysteriis, cet ouvrage morbide teinté d’horreur, connu aujourd’hui sous le titre de Mystères des Vers. La façon dont le manuscrit put sortir de la prison malgré une garde vigilante demeure un mystère, mais toujours est-il qu’un an à peine après la mort de l’auteur il fut publié à Cologne ; Le livre fut immédiatement interdit mais quelques exemplaires avaient déjà été distribués. Ceux-là furent réédités plus tard, dans une version censurée et traduite, mais seule la version originale en latin est jugée authentique. Au cours des siècles, quelques rares élus ont pu lire et méditer ces secrets, qui ne sont connus aujourd’hui que de rares initiés qui ne tiennent pas à se signaler, pour des raisons bien définies.
C’était tout ce que je savais de l’histoire du volume quand il tomba en ma possession. Du simple point de vue du collectionneur c’était une trouvaille inestimable mais je ne pouvais guère juger de son contenu car il était écrit en latin. Comme je ne connaissais que quelques mots de cette langue morte, je me heurtai à une barrière infranchissable dès que j’ouvris ses pages jaunies. C’était rageant d’avoir à ma disposition un tel trésor et de ne pouvoir prendre connaissance de ces sombres secrets faute d’une clef qui me les révélerait.
Je m’abandonnai tout d’abord au désespoir, car je ne tenais guère à demander le secours de quelque latiniste classique pour me traduire un texte aussi hideux et aussi blasphématoire. Puis il me vint une inspiration. Pourquoi ne pas l’emporter dans l’Est pour demander l’aide de mon ami ? Il avait fait ses humanités, et il ne risquerait guère d’être choqué par les sombres révélations de Prinn. Je lui écrivis donc, en hâte, et je reçus bientôt sa réponse. Il serait très heureux de me venir en aide, et je devais venir le voir sans tarder.
★
Providence est une petite ville charmante. La maison de mon ami était ancienne, de style colonial avec son rez-de-chaussée tout imprégné d’une atmosphère d’autrefois. Le premier étage, un ancien grenier aux sombres poutres, servait de bureau à mon hôte.
Ce fut là que nous travaillâmes, en cette sombre nuit d’avril dernier, près de la grande fenêtre ouverte sur la mer azurée. C’était une nuit sans lune attristée par une brume qui emplissait les ténèbres d’ombres semblables à des chauves-souris. Je revois encore la petite pièce, la lampe, la longue table de bois et les chaises à hauts dossiers, les bibliothèques tapissant les murs, les manuscrits entassés…
Mon ami et moi étions assis à la table, le mystérieux volume ouvert devant nous. Son profil maigre projetait sur le mur une ombre inquiétante et son visage pâle paraissait cireux dans la faible lumière. Il régnait dans le bureau une atmosphère de révélations à venir tout à fait troublante par sa force ; je sentais la présence de secrets prêts d’être révélés.
Mon compagnon la détecta aussi. De longues années d’études occultes avaient aiguisé son intuition à un degré anormal. Ce n’était pas le froid qui le faisait trembler alors qu’il était assis là près de moi, ce n’était pas la fièvre qui faisait briller ses yeux comme des joyaux reflétant des flammes. Il savait, avant même d’avoir ouvert ce tome maudit, qu’il était maléfique. L’odeur de moisi qui s’élevait de ces pages jaunies évoquait la puanteur du tombeau. Les feuillets fanés étaient rongés par les vers sur les bords et des rats avaient grignoté le cuir de la reliure ; des rats qui, peut-être, se nourrissaient d’aliments plus épouvantables encore.
Dans l’après-midi, j’avais raconté à mon ami l’histoire de ce livre et j’avais, en sa présence, défait son emballage. À ce moment, il m’avait paru très pressé d’en commencer la traduction. Mais, à présent, il hésitait.
Ce ne serait pas sage, affirmait-il. C’était un savoir maudit, et qui pouvait dire quelles diableries ces pages contenaient, ou quels malheurs affligeraient les ignorants qui chercheraient à en percer les mystères ?
Il n’était pas bon d’en savoir trop, et des hommes étaient morts d’avoir tenté de mettre en pratique les horribles enseignements que contenaient ces pages.
Il me supplia de renoncer à mon projet, alors qu’il n’avait pas encore ouvert le livre, et de rechercher une inspiration dans des domaines moins redoutables.
J’étais stupide, j’étais fou. Je réfutai ses objections, avec des mots vains et vides de sens. Je n’avais pas peur. Nous pourrions au moins examiner notre trouvaille, voir ce qu’elle contenait. Je me mis à tourner les pages.
Ce fut une déception. Le livre n’avait rien de bien extraordinaire. Après tout, ce n’était que des feuillets jaunis couverts d’un texte en latin. Pas d’illustrations, pas de dessins effrayants.
Mon ami ne put résister plus longtemps à l’attrait d’un trésor bibliophile aussi rare. Il se pencha vivement sur mon épaule, en murmurant de temps en temps des bribes de phrases latines. L’enthousiasme surmontait enfin ses craintes. Saisissant à deux mains le précieux volume, il alla s’asseoir près de la fenêtre et en lut des passages au hasard, en les traduisant.
Ses yeux brûlaient d’un feu sauvage ; son profil cadavérique se penchait de plus en plus sur les pages moisies. Sa voix tonnait parfois, et puis s’étouffait dans un murmure, dévidant une sombre litanie. Je ne saisissais plus qu’un mot ici et là, car dans sa quête il semblait avoir oublié ma présence. Il lisait des récits de charmes et d’envoûtements. Je me rappelle certaines allusions à des dieux de la divination comme le père Yig, le sombre Han, le serpent barbu Byatis. Je frémis, car je connaissais ces noms depuis longtemps, mais j’aurais frémi bien davantage si j’avais pu savoir ce qui allait suivre.
Cela ne tarda pas. Soudain, il se tourna vers moi, fort agité, et sa voix devint plus précipitée et plus aiguë. Il me demanda si je me souvenais des légendes de la sorcellerie de Prinn, des histoires de ses serviteurs invisibles venus des étoiles à son commandement. J’acquiesçai, sans bien comprendre la raison de sa soudaine frénésie.
Il me l’expliqua alors. Là, dans un chapitre concernant les familiers, il avait découvert une oraison, ou un charme, celui-là même, peut-être, que Prinn avait employé pour faire venir des étoiles ses serviteurs invisibles ! Il me pria de l’écouter, pendant qu’il m’en faisait la lecture à haute voix.
J’écoutai donc, comme un idiot, comme un fou. Pourquoi n’ai-je pas hurlé, cherché à fuir, ou arraché de ses mains ce monstrueux ouvrage ? Mais je restai tranquillement assis, tandis que mon ami, d’une voix altérée par la surexcitation, me lisait en latin une longue invocation sinistre :
— Tibi, Magnum Innominandum, signa stellerum nigrarum et bufaniformis Sadoque sigillum…
Les paroles rituelles s’élevaient sur les ailes nocturnes de l’horreur. Elles frappaient mon âme d’une souffrance aiguë, bien que je ne pusse les comprendre. Les mots semblaient se tordre dans l’air comme des flammes et brûler mon esprit. La voix tonnante réveillait des échos infinis, qui me paraissaient atteindre les espaces sidéraux au-delà de la plus lointaine étoile. Ils semblaient franchir des seuils immémoriaux pour y quêter un auditeur et lui ordonner de descendre sur terre. Était-ce une illusion ? Je n’eus pas le temps de m’interroger.
Car cette convocation reçut réponse. À peine la voix de mon ami se fut-elle tue dans la petite pièce que la terreur surgit. Le bureau devint glacé. Un vent soudain hurla par la fenêtre, un vent qui n’était pas de cette terre. Il apportait de très loin un gémissement maléfique et en le percevant mon ami devint blême de terreur. Puis il y eut un bruit de craquement et sous mes yeux stupéfaits je vis le rebord de la fenêtre s’incurver comme sous une poussée invisible. Au-delà de cette ouverture jaillit hors du néant un violent éclat de rire lubrique, un ricanement hystérique évoquant la folie pure. Le son s’éleva dans la nuit et atteignit un paroxysme d’horreur alors qu’aucune bouche n’était là pour l’émettre.
La suite se passa avec une rapidité ahurissante. Tout à coup, mon ami se mit à hurler, là devant la fenêtre ; à hurler et à griffer follement le vide. À la lumière de la lampe je vis ses traits se convulser en une grimace de douleur atroce. Une seconde plus tard son corps s’éleva, se souleva du sol et se pencha en arrière avec une violence à briser les reins. Et j’entendis un craquement d’os écœurant. Il était maintenant suspendu en l’air, les yeux vitreux, ses mains crispées se défendant contre une chose invisible. Et le rire démoniaque retentit à nouveau, mais cette fois à l’intérieur de la pièce !
Les étoiles vacillaient d’angoisse ; le vent glacé gémissait à mes oreilles. Je restai rivé à mon fauteuil, les yeux fixés sur cette scène terrifiante. Mon ami poussait maintenant des glapissements aigus ; ses cris se mêlaient à ce rire atroce venu de nulle part. Son corps inerte, suspendu dans l’espace, se cassa en deux et comme une fontaine cramoisie le sang jaillit de son cou tordu. Ce sang n’atteignit pas le sol. Le flot s’arrêta en l’air tandis que le rire cessait, remplacé par un bruit de succion absolument horrible. Je compris alors, avec terreur, que ce sang coulait pour nourrir l’invisible entité venue de l’au-delà ! Quelle créature de l’espace avait pu être invoquée si soudainement et si imprudemment ? Quel était ce vampire monstrueux que je ne pouvais voir ?
Là, sous mes yeux, une métamorphose hideuse avait lieu. Le corps de mon compagnon se ratatinait, se desséchait, se vidait. Enfin, il tomba lourdement sur le plancher, sans vie. Mais au même instant il se produisit en l’air un changement plus épouvantable encore.
Une lueur rougeâtre emplit le coin de la pièce à côté de la fenêtre, une lueur sanglante. Lentement mais sûrement, le contour confus d’une Présence se dessina : la silhouette gonflée de sang de cet invisible rôdeur des étoiles. C’était rouge, ruisselant ; une immensité de gelée frémissante ; une bulle écarlate hérissée d’innombrables tentacules qui se tordaient et s’agitaient. À l’extrémité de ces appendices, il y avait des espèces de ventouses ou de bouches qui s’ouvraient et se refermaient avec un immonde appétit… La chose était enflée ; obscène ; c’était une masse sans tête, sans visage, sans yeux, avec la gueule affamée et les griffes titanesques d’un monstre originaire des étoiles. Le sang humain dont il s’était repu révélait sa silhouette jusque-là invisible. C’était un spectacle à vous rendre fou.
Heureusement pour ma raison, la créature ne s’attarda pas. Méprisant le cadavre inerte gisant sur le plancher, elle s’empara de l’épouvantable volume d’un geste prompt d’un de ses longs tentacules visqueux et se traîna rapidement vers la fenêtre ; là elle força son énorme corps gélatineux par l’ouverture et puis elle disparut. J’entendis au loin son ricanement ironique flottant sur les ailes du vent tandis qu’elle s’enfuyait vers les abysses d’où elle avait surgi.
Ce fut tout. Je restais seul dans la pièce, avec le corps sans vie à mes pieds. Le livre avait disparu. Mais il y avait des empreintes sanglantes sur le mur, des traînées de sang par terre, et la figure de mon malheureux ami n’était qu’une tête de mort ensanglantée ricanant aux étoiles.
Pendant un long moment je restai pétrifié et silencieux, avant de mettre le feu à cette pièce et à tout ce qu’elle contenait. Ensuite je m’enfuis en riant, car je savais que le brasier effacerait toute trace. J’étais arrivé dans l’après-midi, personne ne savait que j’étais venu, et personne ne me vit partir car j’étais déjà loin quand les premières flammes attirèrent l’attention. J’errai pendant des heures dans les rués tortueuses, secoué d’un rire silencieux et insensé quand je levais les yeux vers les étoiles brillantes et gourmandes qui m’observaient furtivement entre les lambeaux de brume.
Après un bien long moment, je me calmai assez pour prendre le train. Je conservai mon calme durant le long voyage de retour, et ce fut avec calme que j’écrivis ce récit, et aussi que je lus l’étrange mort accidentelle de mon ami dans l’incendie qui avait détruit sa demeure.
C’est seulement la nuit, quand les étoiles brillent, que les rêves viennent ranimer ma terreur frénétique. Alors je prends des drogues, pour tenter vainement de bannir de mon sommeil ces immondes souvenirs. Cela n’a pas grande importance, au fond, car je sais que je n’en ai plus pour longtemps.
Un étrange pressentiment me dit que je vais revoir ce rôdeur des étoiles. Je crois qu’il reviendra bientôt, sans même être invoqué, et je sais qu’alors il me cherchera et m’emportera dans les ténèbres qui retiennent mon ami. Parfois, je rêve presque de ce jour et l’attends avec impatience, car alors moi aussi je connaîtrai les Mystères des Vers.