les graines d’ailleurs (french)
Standifer trouva les graines le lendemain du jour où le météore était tombé sur la colline dominant son cottage. Ce soir-là, il avait été assis dans l’obscurité parfumée de son petit jardin quand il avait aperçu un éclair de lumière vertical et entendu le sifflement et l’écrasement de ce visiteur tombé des espaces intersidéraux. De toute la nuit, il n’avait pu fermer l’œil, attendant le matin avec impatience afin de pouvoir chercher et examiner le météore.
Standifer ne savait pas grand-chose des météores, car il n’était pas un savant. C’était un peintre dont les toiles étaient exposées dans de nombreux musées de grandes villes, où elles étaient admirées par des connaisseurs qui en parlaient en termes appropriés et grandiloquents. Standifer avait fini par se lasser de ces gens et de leurs villes, et s’était réfugié dans ce petit cottage isolé pour y peindre et y rêver.
Car ce n’était pas les villes ni les gens que Standifer aimait peindre, mais la verdure et la vie de la terre qu’il aimait si profondément. Il n’y avait pas une plante, pas un arbre dans les bois ou les champs qu’il ne connaissait pas. Les sveltes sycomores pâles qui murmuraient entre eux le long des ruisseaux, les solides petits sumacs semblables à des gnomes joyeux, les innocentes roses sauvages qui s’épanouissaient pour mourir aussitôt dans l’ombre des bosquets, tels étaient ses sujets favoris qu’il s’efforçait de fixer dans toute leur subtile beauté sur la toile ou le papier, à l’huile ou à l’aquarelle. Le ruisseau murmurait rêveusement, tandis que Standifer vivait et travaillait seul.
Et voilà que soudain le silence et la paix de son petit univers verdoyant étaient brisés par la chute brutale d’un visiteur de l’espace. Cela enfiévrait l’imagination de Standifer, au point qu’il passa la nuit à s’interroger et à contempler par la fenêtre les lointaines étoiles d’où le météore était venu.
Le jour se levait à peine et la gelée blanche argentait l’herbe et les hauts peupliers quand Standifer gravit la colline le cœur battant, à la recherche du météore. Il ne fut pas difficile à trouver. Il s’était brutalement écrasé dans un petit bois vert en creusant une grande déchirure dans la terre meuble.
Le météore avait éclaté en mille fragments de métal sombre qui jonchaient les abords du trou béant. Ces morceaux déchiquetés étaient encore tièdes, et Standifer alla de l’un à l’autre, pour les retourner et les examiner avec une curiosité croissante. Il s’apprêtait à repartir quand il aperçut, parmi les débris du météore, une petite boîte carrée de couleur fauve.
Elle était à demi enfouie dans un des gros morceaux de métal. C’était un tout petit étui, d’environ quatre centimètres de côté, fait d’une fibre jaune fort dure et apparemment insensible à la chaleur. De toute évidence, la boîte s’était trouvée à l’intérieur du météore éclaté, et elle était le produit d’une race intelligente.
Standifer fut tout à fait excité. Il extirpa la petite boîte des fragments météoriques, puis il essaya de l’ouvrir. Mais ni ses doigts ni les pierres dont il se servit ne purent entamer la fibre résistante. Alors il retourna en hâte à son cottage, la boîte à la main, la tête pleine d’idées de messages envoyés d’autres mondes ou des étoiles.
Une fois chez lui, il fut stupéfait de constater que ni les couteaux d’acier, ni les chignoles, ni les ciseaux à froid ne pouvaient entamer ce stupéfiant matériau. Cela ressemblait simplement à une espèce de fibre jaunâtre, mais il devinait qu’il devait s’agir de tout autre chose, plus dur que le diamant, plus solide que l’acier.
Plusieurs heures s’écoulèrent avant qu’il ait l’idée de verser de l’eau sur cette énigmatique boîte. Alors aussitôt, le matériau fibreux s’amollit. De toute évidence il avait été créé pour résister à la fantastique chaleur et au choc d’un atterrissage sur un autre monde, mais aussi pour se ramollir et s’ouvrir au contact d’un terrain tiède et moite.
Avec précaution, Standifer ouvrit l’étui devenu souple. Et puis, avec perplexité, il contempla ce qu’il contenait, en fronçant les sourcils. Il n’y avait rien d’autre à l’intérieur que deux graines brunes desséchées, longues d’environ deux centimètres.
Il fut d’abord désappointé. Il s’était attendu à découvrir un message, peut-être même un petit modèle réduit de machine. Cependant, au bout d’un moment, son intérêt se réveilla car il lui vint à l’idée qu’il ne pouvait s’agir de graines ordinaires que des habitants d’une autre planète tentaient de semer ailleurs dans l’univers.
Il planta donc ces graines dans un carré soigneusement bêché de son jardin, à environ trois mètres d’écart. Après quoi, tous les jours, il les arrosa et les observa scrupuleusement, attendant avec impatience de voir quelles étranges plantes allaient surgir de terre.
Son intérêt était si grand qu’il en oublia ses toiles inachevées et le travail qui l’avait amené à rechercher le calme et l’isolement de ces paisibles collines. Cependant, il ne parla à personne de son étrange découverte car il craignait que des savants surexcités ne viennent prendre ses graines pour les étudier et les disséquer.
Au bout de deux semaines, il fut ravi de voir les premières pousses vert foncé apparaître à l’endroit où il avait planté les deux graines. Elles ressemblaient à de petits bâtons verts rigides et ne parurent pas tellement insolites à Standifer. Il continua pourtant de les arroser avec soin, et d’attendre leur développement. Les deux pousses croissaient vite. En un mois elles étaient devenues de hauts piliers verts de près de deux mètres, couverts d’une espèce de fourreau serré de sépales. Ils étaient un peu plus épais au milieu qu’à la base et au sommet, et d’un vert plus pâle. Ces plantes ne ressemblaient à aucune autre qu’il eût jamais vue.
Standifer constata bientôt que les sépales des fourreaux commençaient à se déplier, à s’écarter de la cime des plantes. Il attendit, le cœur battant, leur développement futur, et tous les soirs avant de se coucher il allait contempler les plantes, et tous les matins à son réveil c’était vers elles qu’il se précipitait.
Finalement, un matin de juin, il découvrit que les sépales s’étaient suffisamment dépliés pour lui permettre de voir le sommet de la plante qu’ils avaient enveloppée. Alors, durant de longues minutes, il regarda, pétrifié, l’étrange merveille que le déploiement des sépales commençait à révéler.
Car en s’écartant du sommet ils avaient mis à jour ce qui ressemblait étrangement à deux têtes humaines. C’était comme si deux personnes avaient été enfermées dans ces fourreaux verts, deux êtres dont les cheveux devenaient visibles, semblables à de légers fils verts, d’aspect plus animal que végétal.
Standifer passa cette journée dans un état proche du vertige. Il était presque tenté d’aller déplier de force les sépales tant était vive sa curiosité, mais il se retint et attendit. Les jours suivants lui apportèrent la confirmation de ses ahurissants soupçons.
Les sépales des deux plantes s’étaient à présent complètement dépliés. Et à l’intérieur de la première il y avait un homme-végétal vert… et dans l’autre une fille ! Leurs corps étaient d’apparence étrangement humaine, ils vivaient, ils respiraient, ils étaient formés d’une curieuse chair semblable à de la pulpe verte, avec des bras comme des vrilles et des jambes pareilles à des branches encore cachées dans les calices. Leur tête, leur visage étaient tout à fait humains et leurs yeux aux iris vert vif pouvaient voir.
Standifer était fasciné par la plante-fille car elle était d’une beauté dépassant tous les rêves d’un artiste et son svelte corps vert se dressait fièrement du fond du calice. Ses yeux verts brillants le voyaient, tandis qu’il se tenait près d’elle, et elle leva un bras léger comme une vrille de vigne pour lui caresser doucement la joue. Et il montait de son corps un doux bruissement de feuilles, comme une voix cherchant à lui parler.
Soudain Standifer entendit derrière lui un bruissement plus sec, furieux, et il se retourna. C’était la plante-homme, qui tendait sauvagement ses vrilles pour le saisir, les yeux brûlants de jalousie et de haine. Le peintre recula précipitamment.
Les jours suivants, Standifer vécut comme dans un rêve. Car il était tombé amoureux de la fine et scintillante fille-fleur et passait ses journées dans le jardin à la regarder dans les yeux, à écouter l’étrange bruissement par lequel elle s’exprimait.
Son âme d’artiste avait l’impression qu’aucune femme terrestre d’ascendance animale ne pouvait posséder la grâce légère de cette fille-plante. Il se tenait près d’elle, cherchant avec ferveur à comprendre ses murmures, tandis qu’elle l’effleurait et le caressait de ses vrilles.
Il savait que l’homme-végétal le haïssait et cherchait à le frapper. Et, avec le temps, l’homme se mit aussi à haïr la fille. Il lui arrivait d’étendre vers elle ses vrilles rageuses, pour la saisir, mais ils étaient trop éloignés l’un de l’autre.
Standifer vit que ces deux étranges créatures continuaient de se développer, et que bientôt leurs pieds se dégageraient des racines. Il comprenait qu’ils étaient des êtres appartenant à une forme de vie totalement étrangère à la terre, qu’ils commençaient leur existence sous forme de graines et puis de plantes enracinées avant de croître et de devenir des êtres libres, capables de se déplacer, des êtres végétaux d’un autre monde.
Il savait aussi que sur une lointaine planète inconnue, des créatures comme celles-ci avaient dû atteindre un degré de civilisation et de science extraordinaire, pour pouvoir semer dans l’espace des graines qui perpétueraient leur race sur d’autres mondes. Mais il ne s’inquiétait guère de cette lointaine origine tandis qu’il attendait impatiemment le jour où sa ravissante fille-fleur serait libérée de ses racines.
Il sentait ce jour très proche et il n’osait plus quitter le jardin, même pour une minute. Un matin, pourtant, Standifer dut s’absenter, aller au village faire quelques provisions ; depuis deux jours, il n’avait plus rien à manger dans son cottage et sentait ses forces décliner tant il avait faim.
Il avait le cœur bien gros, de devoir quitter même pour une heure ou deux sa belle plante, et il s’attarda encore pendant quelques minutes pour caresser ses légers cheveux verts, écouter son joyeux bruissement, avant de partir.
À son retour il entendit, dès qu’il entra dans le jardin, un son qui glaça le sang dans ses veines. C’était la voix de la fille-plante, un murmure de douleur atroce annonciateur de terribles événements. Il se précipita dans le jardin et ce qu’il vit le figea sur place.
La fin de la croissance avait eu lieu en son absence. Les deux créatures s’étaient libérées de leurs racines, et dans sa jalousie et sa haine l’homme-plante avait déchiqueté le corps vert et scintillant de la fille. Elle gisait à terre, ses vrilles encore faiblement agitées, tandis que l’homme la contemplait avec une satisfaction haineuse.
Fou de rage et de douleur, Standifer s’empara d’une faux et courut dans le jardin. Il l’abattit à deux reprises, avec une force terrible, et l’homme-plante s’écroula, mort, laissant échapper de ses blessures un sang vert foncé. Standifer jeta alors son arme et se précipita vers sa fille-fleur agonisante.
Elle leva vers lui ses grands yeux verts emplis de douleur, tandis que sa vie la quittait. Un bras léger semblable à une vrille se leva pour lui caresser la joue et il entendit un dernier bruissement émanant de cette créature qu’il avait aimée, et qui l’avait aimé en dépit de l’abîme de temps et d’espace qui les séparait. Et puis elle mourut.
Cela se passait il y a longtemps et le jardin entourant le petit cottage est envahi par les mauvaises herbes et ne garde aucun souvenir de ces deux étranges créatures venues d’ailleurs, qui crûrent et vécurent et moururent là. Standifer n’y habite plus, il vit très loin de ce lieu, dans le désert aride et brûlant de l’Arizona. Car jamais, depuis ce jour, il n’a pu supporter la vue d’une plante verte et vivace.